Aprčs moult remaniements, le chapitre 1. C'est pas que j'en sois particuličrement satisfait d'ailleurs.

1 - De bien sombres présages

Au travers des vitres fumées de la Maybach SW 44, le Sturmbannführer Wolfgang Totenkopf observait, sans pouvoir faire abstraction d'une certaine fierté, les travaux de la Volkshalle et de son titanesque dôme de béton. Vulgaire, certes. Un bâtiment d'une taille grotesque, une boursouflure confinant au ridicule. Et pourtant, quel triomphe ! Par sa seule masse, le monstre sorti du cerveau malade d'Albert Speer témoignait de la renaissance de la Grande Allemagne, du succčs de son peuple, du génie de son Führer. Le génie de son Führer...
Car s'il était une chose qu'elle ne disait pas, la Volkshalle de Berlin, c'était ŕ quel point le Reich était passé prčs du désastre, de l'anéantissement. Car les rouges s'étaient battus comme des lions. A lui et ŕ ses semblables, on lui avait décrit un peuple de paysans grossiers, aussi lâches que stupides. Pourtant, ils s'étaient lancés contre la Wehrmacht, bataillon aprčs bataillon, division aprčs division, avec une discipline et un courage qui avait stupéfait les plus blasés des généraux, ils avaient saigné l'Allemagne comme on saigne un cochon, causant des pertes béantes dans les rangs de la grande armée conquérante. Ils avaient cru se lancer ŕ l'assaut de demi-sauvages vętus de fourrures, de métčques asiatiques, mais il avait fallu toute l'habileté des pilotes de Goering – qui étaient tombés comme des mouches au-dessus de la taďga - pour venir ŕ bout des Iliouchines et des MIGs de l'Armée Rouge, de belles machines qui avaient largement soutenu la comparaison avec les Messerschmidts de la Luftwaffe. Il avait fallu tout le courage des jeunes Allemands pour écraser les soviets. Et un peu plus. Il avait fallu – il tenta de refouler ce qu'il savait au fond de lui, mais il n'y parvint pas, et le rouge de la honte lui monta au front – oui, il avait fallu qu'ils acceptent l'aide discrčte mais substantielle de la France.
Elle ne disait rien de tout ceci, la glorieuse Volkshalle, bien sűr. Elle n'élevait ses colonnes de marbre blanc que grâce ŕ cette paix acquise au prix d'une humiliation plus grande encore que s'ils avaient eu ŕ subir une défaite.
L'Obersturmbannführer Wolfgang Totenkopf n'aimait pas son Führer. Il n'aimait ni sa personnalité, ni son physique, ses maničres lui étaient odieuses. Mais de tout ceci, il aurait pu faire abstraction et prendre sur lui s'il n'y avait eu la politique. Ah, quelle détestable créature ! Pourquoi les dieux avaient-ils infligé ce répugnant personnage ŕ son pauvre pays qui avait déjŕ tant souffert ? Le poing ganté de blanc de l'officier se serra de rage. Il devait faire bonne figure. Le temps des braves n'était pas encore venu, un jour, bientôt... Pour l'instant, il allait devoir supporter la présence de celui qu'il vomissait.
La Maybach contourna la Chancellerie, tout aussi ridicule que la Volkshalle, se présenta au poste de sécurité, puis pénétra dans la cour immense de l'édifice, oů s'activait le ballet matinal des fonctionnaires, des diplomates et des espions affairés chacun ŕ sa petite tâche dérisoire. Misérables courtisans ŕ la botte d'un parvenu qui ne valait pas mieux qu'eux, qu'ils semblaient pitoyables au milieu de ce décor grandiose de marbre blanc, rehaussé des oriflammes rouges et noirs frappés de la croix gammée !
Dčs que la Maybach se fut immobilisée, Totenkopf se saisit de la sacoche de cuir noir qu'il avait déposée prčs de lui sur la banquette. Il sortit, ses bottes crissant sur le gravier immaculé de la grande cour. Le vent frais de ce matin de printemps fouetta son visage avec une vigueur bienvenue. Sortant sa badine, il s'en frappa machinalement la cuisse droite, prit une grande inspiration, puis monta monta deux ŕ deux les marches de l'escalier monumental.
Il marchait maintenant ŕ vive allure, ses semelles claquant sur le sol poli comme du verre, il s'enfonçait au cœur du pouvoir nazi entre les portraits monumentaux, les lourdes tentures de velours plissées avec art et les hiératiques statues de Breker. Il croisait sans daigner les reconnaître les plus hauts personnages du Reich, ici un général, lŕ un gauleiter. Il n'avait pas le temps de faire des ronds de jambe, et pas vraiment l'envie de faire la cour ŕ ces nazis de la derničre heure, lui qui avait adhéré au Parti alors qu'il n'était qu'ŕ l'aube de son glorieux destin. Oui, il avait connu le vrai Parti, le véritable NSDAP du temps de sa pureté, de sa gloire, il avait reçu son poignard de la main du véritable Führer, bien avant que ne vienne l'čre de la corruption, des compromissions.
Ť Totenkopf !
- Jawohl, Herr Sturmbannführer, gémit le planton quinquagénaire en sursautant au son de la voix de l'officier, qui claquait comme un fouet. Entrez, le Führer vous attend. ť
Avec quelque appréhension tout de męme, Totenkopf entra dans le lieu le plus sacré du Reich, et il découvrit avec dégout le visage de son maître. Un physique de saxon, une face ronde et peu raffinée, sur laquelle la guerre avait laissé des cicatrices que d'aucuns avaient trouvées honorables. Mais aujourd'hui, on voyait surtout ces marques impitoyables laissées par la vieillesse et l'abus de plaisirs interdits. Oui, le Chancelier du Reich, n'avait pas soixante ans, mais il était déjŕ un vieil homme, il ne se déplaçait qu'avec peine, il se prenait parfois de quintes de toux sčches qui n'auguraient pas d'une prochaine amélioration. Il était maintenant aussi corrompu du corps que des mœurs. Et pourtant, il n'était pas ŕ prendre ŕ la légčre, Totenkopf le savait. Car dans les petits yeux porcins du Führer luisait, ŕ défaut d'une grande intelligence, une ruse malveillante, assortie d'une méfiance toujours en alerte. Plus d'un avait sous-estimé ses capacités de nuire au cours des décennies, au cours de sa lente ascension vers le pouvoir, et plus d'un avait connu la tragique surprise de se retrouver un soir, désarmé, au plus mauvais moment, face ŕ ses nervis. Ernst Röhm était l'homme le plus dangereux du monde, Totenkopf se força ŕ s'en souvenir.
Ť Alors, Herr Sturmbannführer, ce voyage ? Distrayant ?
- Tout ŕ fait, mein Führer.
- Ah, la France ! Mais allez, prenez une chaise. ť
La bonhommie teintée de lassitude du Chancelier contrastait singuličrement avec sa réputation de sombre brute. Tout ceci n'était gučre de bon augure.
Ť Alors, vous avez trouvé ce que je vous avais envoyé chercher ? ť
Sans répondre, Totenkopf posa sur le bureau du Chancelier sa sacoche, l'ouvrit, et en tira avec précaution un cercle de bronze semblant avoir été taillé dans une calotte sphérique, une pičce large comme un avant-bras, épaisse comme un doigt. Aucune corrosion n'était visible ŕ la surface de l'artefact, qui semblait avoir été fondu la veille – toutefois, d'aprčs certains archéologues, il était d'une antiquité prodigieuse. Des glyphes mystérieux, enroulés en lignes sinueuses, en ornaient les deux faces, des générations de savants s'étaient penchés sur leur décryptage, sans toutefois obtenir le moindre résultat convaincant.
Ť Le voici, mein Führer, l'Anneau de Nürburg est enfin revenu en Allemagne.
- Trčs bien.
- Oui, la relique sacrée témoignant de la grandeur de nos aďeux germaniques, dérobée par Napoléon voici cent-quarante ans est de retour dans sa mčre-patrie, lavant cette honte originelle d'avoir vu les Français fouler au pied le sol de notre glorieux Reich ! C'est un grand jour pour l'Allemagne, mein Führer !
- C'est tout ŕ fait émouvant de voir votre enthou...
- Car le génie légendaire de la race Allemande, supérieure ŕ toute autre, est tout entier contenu dans cet objet porteur de mystčre. J'ai hâte de le voir exposé au Musée du Reich, entre la lance de Longinius et l'Egide d'Athéna, oui, comme j'ai hâte de voir les yeux des hitlerjugend s'ouvrir d'émerveillement devant cette fantastique réalisation de leurs ancętres, tandis que l'on expliquera combien ils sont les dignes héritiers...
- Non, mais en fait c'est pas vraiment ce qui était prévu.
- Pas vraiment ?
- Oui, un jour, sűrement, l'Anneau de Nürburg rejoindra un musée pour l'édification de la jeunesse, et toutes ces choses que vous dites, mais pour l'instant, c'est impossible. Vous l'avez volé, je vous rappelle, volé dans un musée français. Et ça ne m'intéresse pas de faire la guerre ŕ la France pour une vulgaire antiquité.
- Une vulg... ť
Le premier mouvement de Totenkopf fut de protester avec vigueur, il s'en garda toutefois, se souvenant de l'endroit oů il était. Ses sens acérés, ŕ moins qu'un abus de prudence ne lui aient causé des hallucinations auditives, lui rapportčrent un frôlement derričre une cloison, non loin de lui. Les gardes du corps du dictateur bouffi ne devaient pas ętre bien loin, évidemment, épiant ses gestes et ses paroles.
Ť Vous me confondez avec mon prédécesseur, Totenkopf. Lui, il se passionnait pour ce genre de trucs. Le mystčre, le sacré, l'histoire ancienne et autres balivernes. C'était un ręveur, ce Dexler, c'était un artiste, un mystique, moi je ne suis pas comme ça, j'ai les pieds sur terre.
- Mais... mais alors, pour quelle raison m'avez-vous...
- Une raison que vous allez comprendre. Tiens, tout ŕ l'heure, je vous ai vu tiquer quand j'ai dit que je ne voulais pas faire la guerre ŕ la France. Si si, je vous ai vu tiquer. Et vous savez pourquoi je ne veux pas faire la guerre ŕ la France ?
- Non...
- Parce que nous la perdrions. Vous avez fait la Russie je crois, non ? Vous ętes bien placé pour savoir que malgré notre supériorité technique, nous avons eu toutes les peines du monde ŕ écraser ces cochons de bolcheviques.
- Nous avons vaincu.
- Oui, tout ŕ fait, nous avons vaincu. Nous possédons maintenant un empire qui va du Rhin ŕ la Mandchourie. Un empire rempli d'ennemis, d'espions, d'éléments subversifs que nos armées et notre police ont bien du mal ŕ contenir. Nous sortons ŕ peine d'une guerre meurtričre qui a épuisé nos ressources en hommes et en matériel. Nous ne pouvons pas en plus nous permettre d'attaquer la plus puissante nation du monde.
- Leur empire est déliquescent ! Leur moral est décadent ! Leurs mœurs sont corrompues !
- Vous devriez ouvrir un peu plus les yeux quand je vous envoie en mission, Sturmbannführer Totenkopf, et vous fier un peu moins aux actualités de la UFA pour forger votre jugement. Le docteur Goebbels fait un travail remarquable, mais ses services ont parfois tendance ŕ s'emporter un peu et ŕ laisser filtrer des exagérations, des contre-vérités... Bref, les Français ont leurs problčmes, c'est sűr, mais ils ont surtout d'immenses ressources ŕ leur disposition. Nous avons beau ętre en avance sur eux dans beaucoup de domaines de la science, ils nous suivent de prčs.
- Mais alors, l'Anneau ?
- L'Anneau de Nürburg m'a été demandé par un personnage qui en a besoin pour ses travaux. J'ignore ce qu'il veut en faire, mais il m'a dit en avoir absolument besoin. Vous allez le lui porter au plus vite.
- A vos ordres, mein Führer. Et qui est-ce ?
- Avez-vous entendu parler du professeur Bosch ?
- Non, je ne pense pas. A part bien sűr ce scientifique de sinistre mémoire qui a trouvé la mort voici cinq ans.
- C'est bien lui. Il n'est pas mort, et vous allez lui porter l'Anneau.
- Quoi ? Ce serpent, ce chacal est encore vivant ?
- nous l'avons fait disparaître de la surface du monde pour sa propre sécurité, il devenait trop important pour le Reich. Il mčne désormais ses recherches dans une base secrčte, avec de gros moyens.
- Mais mein Führer, c'est trčs imprudent ! Grâce ŕ Dieu, l'Allemagne ne manque pas de savants fous, pourquoi confier notre relique la plus sacrée ŕ celui-ci, qui est le plus dément d'entre eux ?
- Il est un peu excentrique, c'est vrai, mais il est aussi génial. C'est ŕ lui que nous devons la découverte de la cavorite, qui nous a permis de mettre au point nos bombardiers ŕ long rayon d'action. Il a aussi fait des progrčs considérables en électricité et dans d'autres domaines trčs intéressants. Je n'aime pas plus les Français que vous, Totenkopf, et si une seule personne en Allemagne peut un jour nous donner le moyen de vaincre ces métčques blancs, c'est le professeur Fritz Bosch. ť
Totenkopf acquiesça, silencieusement. De toute façon, il n'avait pas le choix.
Ť Oh, et tant que vous y serez, Bosch m'a dit qu'il aurait une autre course ŕ vous confier, dans le męme genre que l'Anneau de Nürburg, je n'en sais pas vraiment plus. Vous vous mettrez ŕ son service, Obersturmbannführer Totenkopf !
Jawohl, mein Führer ! ť
Il claqua son salut, et tourna les talons, dissimulant sa rage. Se mettre au service d'un dégénéré comme Bosch, quelle déchéance ! Et puis, quand on est chef d'état, on fait au moins l'effort d'apprendre ses grades.
Ce n'est qu'une fois revenu dans sa voiture qu'il se dit que.. eh mais... il venait pas de recevoir une promotion, lŕ ?

2 - Maudits boches !

Les sombres jungles du continent sauvage résonnent ordinairement du piaillements des oiseaux et des singes arboricoles, du feulement du léopard en maraude et du bronzinement entętant des insectes. Mais męme la stidulation des moustiques avait cessé lorsqu'au loin avait commencé ŕ retentir ce qui semblait ętre le sinistre battement d'un cœur cyclopéen.
Ť Oh, mon dieu, Gary, qu'est-ce donc ? S'enquit Lady Penelope Pommerscott en se pendant au bras de son guide.
- C'est ce que je craignais, répondit sous son casque blanc l'énergique Gary Waterman, le célčbre tueur de tigres. Ce sont les farouches Zambalayas ! Ils ont sans doute découvert que nous nous étions échappés de la Caverne du Serpent de Verre en emportant le diamant de feu votre pčre, je gage qu'ils sont furieux maintenant. Arambo, aď safari ! Dak tak ! ť
Obéissant fidčlement ŕ l'ordre du grand chasseur blanc, les porteurs pressčrent le pas, leurs grands yeux exorbités par la peur. Eux aussi avaient compris, eux aussi craignaient la fureur des Zambalayas mangeurs d'hommes.
Ť Mon dieu, nous allons mourir !
- Pas si on peut l'éviter, Lady Penelope, ah ah ! Pressez le pas, je vous prie, je réserve ŕ ces sauvage un tour ŕ ma façon. ť
Aussitôt, le rusé chasseur blanc mit ŕ profit l'expérience qu'il avait de la confection des pičges ainsi que la conformation tourmentée du terrain, et aménagea en un tournemain une fosse garnie de pieux, dans laquelle ses poursuivants, déséquilibrés par une corde dissimulée par le feuillage en travers du chemin, ne manqueraient pas de s'empaler. Certes, il n'escomptait pas se débarrasser ainsi de tous les guerriers Zambalayas, mais il espérait que męme dans l'âme lourde de ces pauvres diables subsistait la parcelle d'humanité qui vous pousse ŕ vous occuper de vos frčres blessés plutôt que de courir aprčs un ennemi qui s'enfuit.
Ť Gary, puis-je vous aider ? Demanda Lady Penelope en tortillant ses longues boucles blondes d'un air un peu coupable.
- Pénélope ? Mais que faites-vous ici ? Je vous avais dit de suivre les porteurs !
- Je ne me sens en sécurité qu'avec vous, Gary.
- Malédiction, ils approchent, j'entends leurs cris de guerre et le pas de leur course. Partons maintenant, nous avons peut-ętre encore le temps d'atteindre le fleuve ! ť
Et sans plus attendre, ils se mirent ŕ courir ŕ en perdre haleine parmi la jungle hostile, sans pręter attention aux multiples dangers qu'elle dissimulait, troncs pourrissants, rochers dissimulés sous la mousse, lianes étrangleuses, serpents, fauves tapis... rien ne comptait plus que la course, cette course contre la mort, contre les Zambalayas, ces féroces guerriers ŕ l'âme aussi noire que le corps qui, disait-on, se limait les dents pour mieux déchirer la chair humaine dont ils se repaissaient. Ils pouvaient maintenant les entrevoir derričre eux, ces diables sortis de la nuit des temps, entre deux fourrés, se déplaçant avec dextérité dans cette jungle qui leur avait donné la vie, se déplaçant avec l'entętement de fourmis en quęte de pitance. Trois d'entre eux se prirent dans le pičge que Gary avait eu le temps de confectionner pour eux, et émirent de pitoyables et stridents cris d'agonie lorsqu'ils s'y embrochčrent vif. Mais cela n'arręta nullement les sauvages, qui laissčrent leurs camarades ŕ leur triste sort : ils étaient en état d'ubuntu, une transe mortelle procurée par les potions maléfiques concoctées par Zongologolo leur shaman dément, ils n'écoutaient plus rien, que leur haine des blancs.
Soudain, un bourdonnement inattendu résonna ŕ leurs oreilles. Ils crurent tout d'abord qu'il s'agissait de leur sang battant dans leurs tempes, mais bientôt, ils reconnurent le son familier d'un moteur d'avion. Gary et Penelope se retournčrent et scrutčrent le ciel. Les Zambalayas s'arrętčrent de męme, et l'un d'eux pointa bientôt la forme d'un petit biplan en livrée de camouflage volant trčs bas au-dessus de la canopée avant de disparaître dans le lointain. Le moteur semblait avoir des problčmes, comme en témoignaient les toussotements de mauvais augure qu'il émettait périodiquement, ainsi que la fumée blanche qui s'en échappait.
Ť CUT ! ť
La voix aigrelette autant que puissante de Robert Strindbergström retentit dans toute la jungle, portée par son mégaphone ainsi que par toute l'étendue de son exaspération. Aussitôt, Ray Waynsworth démarra la jeep qui véhiculait l'adipeux réalisateur et lui fit décrire les trente mčtres qui séparaient les caméras des acteurs.
Ť Non mais qu'est-ce que c'est que cet avion ?
- Je n'ai pas bien eu le temps de détailler, Robert, répondit Jack Whiskers (qui interprétait le rôle Gary Waterman). Mais je pense qu'il s'agissait d'un Fiat CR.42 Falco.
- Merci de cette trčs utile précision, capitaine. Et pouvez-vous me dire ce que cet avion vient foutre sur mon tournage ?
- Mais je l'ig...
- Parce que je vous ai prévenu, Jack, et j'avais prévenu la RKO, que si je vous engageais, c'était ŕ la condition expresse de ne jamais entendre parler de vos autres activités ! Vous vous souvenez Jack ? Votre contrat, Jack !
- Bien sűr monsieur...
- Vous allez sűrement me dire que cet appareil n'a rien ŕ voir avec vos singeries habituelles ?
- Positivement ! Personne dans mon équipe n'utilise ce genre de...
- Montez !
- Hein ?
- Montez, on va suivre cet avion et on verra bien ce qu'il en sort. Et si jamais c'est quelqu'un que vous connaissez, Jack, je vous jure que héros de guerre ou pas, je vous balance de mon film ŕ coups de pompe dans le train, c'est clair ? ť
La question n'attendait pas vraiment de réponse. Robert Strindbergström, le réalisateur de Ť Romance in Torabomba ť, de Ť Love at Ouarzazatine ť, de Ť Shanghai Passion ť et de Ť Seven Flying Zombies Ate My Legs ť était aussi connu pour ses violentes colčres qui éclataient ŕ la moindre contrariété. Aussi Jack Whiskers s'empressa-t-il de grimper ŕ l'arričre de la jeep, aussitôt suivi de Lorna Dale, sa partenaire (qui s'invitait sans véritable raison, mais elle semblait apprécier la compagnie de Jack).
Cette affaire étonnait tout de męme Jack. Son œil d'aigle avait bel et bien reconnu un CR.42, mais seule l'armée de l'air Roumaine utilisait encore ces robustes appareils. Que venait donc faire un appareil roumain dans au fin fond de l'Afrique Occidentale ? Depuis que la Roumanie était sous protectorat Allemand, on ne pouvait pas dire que ses relations avec la France étaient étincelaient d'amitié et de franche camaraderie. Et puis surtout, l'avion n'avait pas de marquage ! Pas męme l'immatriculation réglementaire.
Ť Ray, suis cet avion !
- Oui patron ť
Le placide chauffeur acquiesça en levant ŕ peine un sourcil ŕ l'énoncé de cette absurdité. Car si une automobile peut difficilement prétendre ŕ suivre un aéroplane en temps général, sur une piste défoncée et tortueuse s'enfonçant au cœur de la jungle congolaise, la proposition tenait plus du dadaďsme que du sport mécanique. Mais poussé par sa folie, Strindbergström ne doutait de rien.
Le fait est que les gens qui ne doutent de rien arrivent souvent ŕ quelque chose, et une nouvelle preuve en fut donnée cette aprčs-midi lŕ, lorsqu'aprčs avoir difficilement évité les armées de techniciens de la RKO et plusieurs phacochčres, ils débouchčrent en trombe dans une vaste clairičre qui occupait le sommet rocailleux d'une colline pelée, au moment précis oů le coupable aéronef y tentait un atterrissage. Le moteur n'avait plus de ratés, il était ŕ l'arręt, ce qui expliquait sans doute l'empressement du pilote ŕ se poser.
Il leur fallut s'agripper comme de beaux diables aux barres d'acier de la jeep ŕ mesure que Ray, retrouvant ses instincts de conducteur militaire, se prenait d'une soudaine envie de faire du rallye. Ainsi, ils parvinrent bien vite aux côtés de l'appareil qui s'immobilisait. Tandis que le réalisateur furieux laissait dégringoler sa masse flasque du véhicule et entreprenait de parcourir ŕ pieds la considérable distance d'une dizaine de mčtres qui le séparait de l'avion, Jack évalua la situation d'un œil expert. Plusieurs impacts de mitrailleuse étaient clairement visibles au travers des ailes, de l'empennage et du compartiment moteur, infligés depuis des angles variés. Du 7,5 ou du 7,92, de toute évidence, il avait été canardé par un autre chasseur.
Ť Sortez de lŕ, crétin, que je vous botte les fesses ! Hurla Strindbergström tout en tirant la verričre de ses petites mains potelées et tremblantes d'indignation. Je vous jure que vous allez me rembourser ma journée de tournage, misérable... ť
Mais le pilote du biplan n'était plus en état de s'en faire pour ses économies. Sa veste d'aviateur, maculée de sang gluant, attestait du courage extraordinaire de cet homme qui, ŕ l'orée de la mort, avait réussi ŕ poser son appareil. C'était un asiatique, sans doute Chinois ou Japonais. Il gémit, sa tęte partit en arričre.
Ť Mais que... Fit stupidement le réalisateur.
- Sois sans crainte, l'ami, dit Whiskers en lui serrant la main, les secours vont arriver.
- Quoi, vous le connaissez ? Demanda Strindbergström.
- Non, mais tous les aviateurs sont mes frčres. Vous ne pouvez pas comprendre cela, vous autres. Oů es-tu blessé ?
- ...pas blessé... mourir... rejoindre les ancętres célestes. Oui, bientôt. Ah ! Non... je dois... vous devez... le cristal... le cristal... Wang, Wang...
- Qu'est-ce que...
- Wang, Diego Suarez, portez le cristal... ť
Ce furent ses derničres paroles. Lorna écarquilla ses grands yeux trop maquillés, couvrit sa bouche de ses mains et se mit ŕ pousser un petit cri. Lorsque l'homme desserra son étreinte, Jack perçut dans son gant de cuir l'éclat azuré d'un objet dur et pointu, gros comme le pouce. Il l'escamota discrčtement. Ils se recueillirent devant la dépouille de ce mystérieux personnage qui avait fait irruption dans leur vie, portant avec lui les témoignages de la violence des hommes et de la mort. Mais soudain, Jack fut de nouveau en alerte. Il tourna la tęte, et vit immédiatement d'oů provenait le léger bourdonnement qu'il avait perçu. Un autre avion venait de faire son apparition au loin, derričre une colline arrondie. Il faisait maintenant un virage serré.
Ť Qu'est-ce que c'est ? Demanda Lorna, accrochée ŕ son bras.
- Je l'ignore, mais ça ne me dit rien qui... Gosh'n blunt, un Messerschmitt allemand ! Mais que fait-il ici, en plein territoire français ?
- Il vire dans notre direction, on dirait.
- C'est vrai, il... il... Courez ! Courez vite ! ť
Ray était un brave gars, mais n'avait sans doute jamais remporté l'oscar du technicien de plateau le plus vif d'esprit, quand ŕ Strindbergström, męme s'il n'avait pas été totalement hébété par l'étrangeté de la situation, son embonpoint et sa goutte l'auraient empęché de fuir ŕ temps. En revanche, Jack était un homme d'action rompu aux situations d'urgence, et c'est avec la fermeté virile qui sied ŕ ce genre de situations qu'il souleva sa partenaire et l'écarta de la trajectoire du Messerschmitt avant que le crépitement de ses mitrailleuses ne déchire le noir silence de la jungle. Le biplan, déjŕ blessé, explosa alors dans un vacarme assourdissant tandis que les deux acteurs se jetaient ŕ l'abri derričre une souche pourrie.
Ť Ah, le misérable !
- Mais qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qu'il veut ?
- Venez, mettons nous ŕ couvert de la jungle, il va peut-ętre refaire un passage.
- Mais... et monsieur Strindbergström !
- On ne peut plus rien pour lui, Lorna. Non, ne regardez pas, ce n'est pas un spectacle pour une femme.
- Oh mon dieu !
- Ah, maudits boches, jamais je ne vous pardonnerai d'avoir fait pleurer une femme en ma présence ! ť
Et sur ces mâles paroles, ils détalčrent en direction de l'éternelle forteresse végétale.

3 - Dans les griffes de la police

Quels que fussent les efforts que l'on déploie ŕ les rendre propres, ordonnés, fonctionnels ou męme, pourquoi pas, accueillants au public, une ancestrale malédiction s'attache aux locaux de police, qui en tous lieux et toutes époques se retrouvent invariablement encombrés de classeurs éventrés, de murs lépreux suintant de salpętre, d'un fonctionnaire boudiné tapant un rapport d'un doigt graisseux, d'un clochard ronflant et d'une prostituée. Le commissariat de Boma, sur les rives du puissant Congo, ajoutait ŕ ces éléments standardisés une touche d'exotisme colonial apportée par l'étouffante chaleur, le ventilateur paresseux qui tournait au plafond et les moustiquaires tendues en travers des persiennes.
L'inspecteur Grignard avait beau se démener, occuper ŕ grands moulinets de bras l'espace de la pičce et vociférer ŕ s'en faire péter les veines du cou, avec sa moustache en guidon de vélo, son mčtre soixante et sa carrure de fennec asthmatique, on avait du mal ŕ le prendre au sérieux. C'était sans doute une des raisons qui l'avaient conduites ŕ exercer son sacerdoce dans ce coin reculé de l'Empire Français, ŕ son grand dam.
ŤMais j'vous l'dis moi, vous allez cracher le morceau ! On m'la fait pas ŕ moi, j'vous l'dis ! Alors je vous le répčte encore une fois : lequel d'entre vous a descendu cet avion ?
- Allons, commissaire, lisez le rapport de vos hommes, et vous verrez que l'avion a été abattu au sol par un tir de mitrailleuse lourde.
- Ah, vous avouez !
- Je n'avoue rien du tout, j'ai vu comment ça s'est passé : un avion non-identifié a fait irruption et a abattu...
- Non-identifié hein ? Mais vous me prenez vraiment pour un débile, c'est ça ? Ah, mais... ah mais... ah lŕ lŕ...
- Comment l'un d'entre nous aurait-il pu manier une mitrailleuse d'avion, je vous le demande ?
- Mais trčs facilement, monsieur Whiskers, trčs facilement, puisque vous ętes vous-męme aviateur !
- Enfin voyons, c'est une arme extręmement lourde et le recul m'aurait démis l'épaule
- Comment savez-vous ça, avez-vous déjŕ essayé, hein ? Récemment, hein ? TU VAS PARLER ORDURE ?
- Allons, inspecteur, un peu de retenue je vous prie.ť
Un homme venait d'entrer discrčtement dans la pičce oů Lorna et Jack subissaient depuis deux heures l'interrogatoire brouillon de Grignard. Il était de taille moyenne, de corpulence épaisse sans toutefois paraître avachi, et approchait sans doute de la cinquantaine. Et contrairement ŕ son collčgue, il émanait de sa personne une certaine autorité qui le distinguait immédiatement du commun des hommes.
ŤMais qui ętes-vous, vous, lŕ ? S'insurgea Grignard, qui tirait vers la pourpre impériale ť
Pour toute réponse, l'intrus tendit une feuille pliée en quatre que l'autre déplia avec fébrilité, puis lut. Il dut la lire plusieurs fois, car son visage passa par plusieurs couleurs. Il dévisagea son interlocuteur, puis les suspects, puis relut la feuille, puis l'inconnu vint lui dire deux mots ŕ l'oreille. Grignard fit mine de protester, puis se ravisa, jeta derechef un regard torve ŕ ŕ ses deux prisonniers, puis tendit vers eux un index frémissant d'indignation et s'écria vivement :
Ť...ť
Et sur ces fortes paroles, il quitta la pičce en claquant la porte et repartit bouder dans son bureau.
ŤBien bien bien, dit l'homme en prenant sa place sur la chaise en rotin de style colonial. Reprenons depuis le début je vous prie, cette affaire est un peu confuse pour moi.
- Mais monsieur, intervint Lorna (en prenant les poses désespérées les plus alanguies, comme elle les avait répétées pour ŤLa trahison de la passionť, de Samuel Dijuipoursian, oů elle jouait aux côtés de Zack Benchpress et Tim Pushups), nous serions ravis de collaborer avec la police, monsieur...
- Terrassol. Commissaire Divisionnaire Valentin Terrassol, de la Police Nationale, Délégué au Bureau des Enquętes Extérieures, en mission spéciale dans le secteur de Brazzaville.ť
Le fonctionnaire avait pris sa voix la plus virile pour répondre, mais le fait qu'il se lisse la moustache avec un air de contentement indiquait ŕ l'évidence qu'il n'était pas insensible au charme d'une belle jeune femme. Il épongea son front moite d'un mouchoir jauni, avant de reprendre le cours de son interrogatoire.
Ť Bien, donc d'aprčs ce que j'ai compris, vous avez été témoins d'un accident.
- Pas exactement, précisa Jack. Nous avons vu cet avion en panne de moteur tenter de faire un atterrissage dans la carričre.
- Et il s'est écrasé.
- Oh non, il a fait un atterrissage trčs correct, si l'on considčre qu'il n'avait pas de moteur et qu'il avait subi des dégâts. Nous allions porter secours au pilote lorsqu'un autre avion a surgi.
- Un autre avion ?
- Tout ŕ fait, j'ai cru reconnaître un Messerschmitt BF-109.
- Mais dites moi, c'est un avion Allemand !
- En effet. Et donc, voici que cet avion s'approche ŕ toute vitesse en piquant vers nous. J'ai fait la guerre, j'ai compris tout de suite ce qu'il voulait faire : nous mitrailler ! Je me suis immédiatement jeté au loin avec la demoiselle Pettigrew présente...
- Oh oui, c'est vrai !
- ...et malheureusement mon expérience m'a confirmé dans mon idée : il nous a bel et bien canardés. Le temps que nous nous retournions, le pilote auquel nous portions secours était mort, et mes deux camarades avec lui.
- C'était horrible, monsieur le policier, horrible !
- Attendez, vous ętes en train de me dire qu'un avion de guerre ALLEMAND vous a tiré dessus, en plein milieu du Congo Français, ŕ des milliers de kilomčtres de la base boche la plus proche ? Je comprends que mon collčgue ai eu du mal ŕ vous croire !
- Oui, c'est invraisemblable, je ne me l'explique pas.
- Venant d'un autre que vous, je me serais dit que j'avais affaire ŕ un menteur, mais je sais, monsieur Whiskers, que vous faites autorité en matičre d'aviation...
- Vous me flattez...
- ...et que jamais vous n'auriez inventé une sornette pareille, sachant la portée limitée de ce type d'appareil. Portée qui est de l'ordre de...
- Eh bien, ça dépend du modčle, de la motorisation, de la charge embarquée... je dirais que la distance franchissable maximale est de l'ordre de six ŕ sept cent kilomčtres.
- Oui, c'est un peu ce qu'on m'avait dit. Par ailleurs, quelques villageois ont en effet observé des allées et venues d'aéronefs étranges ŕ basse altitude au-dessus des jungles de la région. Bien sűr, ces braves sauvages sont pleins de bonne volonté mais en savent absolument pas reconnaître un honnęte avion de chez nous d'un de ces misérables doryphores.
- Serait-ce pour enquęter sur cette activité que l'on vous a envoyé ici ?
- C'est possible. En tout cas, si l'appareil doit faire un aller et retour, et que sa distance franchissable n'est que de six cent kilomčtres, ça veut dire que sa base est ŕ moins de trois cent kilomčtres du lieu de l'altercation.
- C'est exact.
- Ça se précise, il faut donc trouver un aérodrome dissimulé quelque part, dans la jungle. Mais oů ? Je sais que ce maudit pays est barbare et désolé, mais tout de męme pas au point qu'on puisse y cacher une base d'aviation au nez et ŕ la barbe de la premičre armée du monde !ť
Le commissaire se leva, visiblement en proie ŕ de sombres pensées. Il s'approcha de la fenętre et, par les persiennes, observa le va-et-viens des indigčnes, vaquant sans malice ŕ leurs petits commerces, ignorants ŕ jamais des grands drames de ce monde qui se jouaient autour d'eux.
ŤBah, au diable ! De toute façon, dans ce pays, qui d'autre trouverai-je ?
- Je vous demande pardon ?
- Monsieur Whiskers, nous avons ŕ discuter. Madame, je pense que nous en avons fini pour l'instant, si vous voulez bien nous laisser.
- Oh mon dieu, non ! Jack, jamais je ne vous quitterai, il faudra me...
- Allons, madame, je vous prie !
- C'est mademoiselle ! Ô, brute abjecte, vous pourrez souiller mon corps, ŕ jamais mon âme sera celle d'une Chrétienne, fidčle ŕ l'amour du Vrai Dieu et ŕ celui de l'homme que mon cœur a choisi. Et męme si vous devez me faire subir les tourments les plus abominables, jamais je ne vous abandonnerai Jack, monsieur !
- Je souhaitais simplement discuter avec monsieur Whiskers d'une affaire ŕ laquelle vous n'avez pas ŕ ętre męlée, voyons, rien d'extraordinaire. Mais... attendez, je vous connais ! Mais oui, c'est vous qui jouiez Euterpia, l'ingénue Chrétienne jetée aux lions dans Ť La Sandale de Jugurthať ! Vous ętes Lorna Dale ! C'est exactement le męme dialogue que dans la scčne oů le héros est emmené par l'ignoble centurion Clitus !
- C'est vrai, vous m'avez reconnue ?
- Vous étiez saisissante, mademoiselle ! Saisissante, vraiment, je l'ai vu au Panathinokinématoscope des Grands Boulevards, toute la salle était bouleversée... Je suis confus de ne pas vous avoir reconnue plus tôt, je suis un goujat...
- Allons, allons, vous me flattez...
- Mais je ne comprends pas, vos papiers sont au nom d'Henriette Pettigrew...
- Hélas, il est plus facile de faire carričre dans notre métier quand on s'appelle Lorna qu'Henriette. Et si vous saviez comment Jack...
- Bref, fit Jack, si on revenait ŕ nos affaires ? Vous disiez que vous aviez ŕ me parler en privé d'un sujet délicat, je crois.
- Oui, en effet. Mais je m'en voudrais de nous priver de la présence de mademoiselle Dale. S'il vous plait de rester, je n'y mettrai plus d'objection.
-Vous excitez ma curiosité, commissaire Terrassol.ť
Le commissaire se remoustacha pour cacher son trouble d'avoir excité la troublante Lorna Dale, et entreprit d'exposer l'affaire.
Ť Voici quatre mois, un vol inqualifiable a eu lieu au Muséum d'Histoire Européenne de Paris, un des trésors de la République a disparu. Les vandales sont entrés par les toits, ont assommé les gardiens et ont saccagé une des salles du musée, avant de repartir avec divers articles. Néanmoins, ils ont été surpris par une ronde de police, et ont abandonné l'essentiel de leur butin sur place, ŕ l'exception d'une seule et unique relique. Et c'est lŕ que l'affaire devient intéressante : ce qu'ils ont emporté n'était ni la pičce la moins encombrante, ni la plus chčre, comme on aurait pu s'y attendre. Ils ont au contraire fait main basse sur un artefact mystérieux, l'Anneau de Nürburg.
- De quoi s'agit-il ?
- Une sorte de disque en métal, en voici une photographie. Vous voyez, ce n'est pas ce qu'un voleur pris sur le fait choisirait d'emporter. Surtout si on considčre qu'ils ont laissé derričre eux pas loin de huit cent mille francs-or de butin !
- C'est vrai, peut-ętre dans la confusion...
- Mais un autre élément surprenant est ŕ noter, et cet élément n'a pas été porté ŕ la connaissance de la presse. Figurez-vous qu'en entendant la police arriver, l'un des trois voleurs s'est exclamé ŤChaďsseť, et l'autre l'a traité de Ťdoumcopfeť et de Ťchvaďnounteť.
- Des boches !
- Précisément. Ceci a orienté l'enquęte sur la piste de bandes de malfrats internationaux, ou alors de nationalistes Allemands, un peu comme ce macaroni qui avait volé la Joconde ŕ une époque... Ferrugini...
- Perugia, corrigea Lorna.
- Oui, c'est ça. Parce qu'ŕ l'origine, l'Anneau de Nürburg avait été trouvé en Allemagne, en fait, d'oů le soupçon. Mais en remontant le fil, en questionnant les gardiens, les habitués du musée et les commerçants alentour, on a fini par découvrir que les étranges allées et venues d'un citoyen Allemand avaient bien éveillé la curiosité dans les semaines qui avaient précédé le vol.
- Sans doute venait-il en repérage.
- Sans doute. Mais lŕ oů mes camarades de la PJ ont été stupéfaits, c'est quand il s'est avéré que l'homme en question était ni plus ni moins que le colonel Manfred Koenigsegg, attaché militaire ŕ l'ambassade d'Allemagne !
- Diable !
- Tout d'abord, nous n'avons pu croire qu'un homme aussi haut placé ai pu tremper dans un fric-frac de bas étage, mais alors que venait-il faire au musée ? Il est apparu que c'était un officier prussien de basse extraction, n'ayant aucune culture et n'ayant jamais manifesté de curiosité pour l'histoire.
- Ça devient délicat, votre affaire.
- Tout ŕ fait, et c'est pourquoi mon bureau s'est retrouvé en charge de l'affaire. Bien sűr, vous vous doutez que l'attaché militaire Allemand ŕ Paris fait l'objet d'une surveillance de la part des services concernés.
- C'est bien normal. Et donc ?
- Figurez-vous que la semaine précédent les faits, il a eu des rencontres qu'il croyait discrčtes avec trois hommes, trois compatriotes ŕ lui entrés sur le territoire peu avant, et qui avaient semble-t-il quitté la France deux jours aprčs le vol. Une enquęte ultérieure nous a permis d'identifier ces individus comme étant trois militaires bien connus de nos services, ŕ savoir l'Oberscharführer Klinsmann, le Hauptscharführer Rumenigge et le Sturmbannführer Totenkopf, trois sinistres crapules spécialistes des opérations d'infiltration.
- C'est donc l'Etat nazi qui serait derričre tout ceci ? Mais pourquoi ?
- Allez savoir quelle sournoiserie peut naître dans le crâne de ces sauvages... Toujours est-il que récemment, le cadavre d'un homme a été repęché flottant dans le fleuve, ŕ quelques kilomčtres en aval d'ici. Il a pu ętre identifié comme étant Klinsmann, l'un des espions boches, il avait été abominablement torturé. C'est pour cette raison que je suis venu de Paris par le premier avion. Et ŕ peine étais-je sur les lieux qu'on me parle de ces étranges avions qui tournent un peu partout dans la région, et c'est lŕ que j'entends parler de vos exploits, vous avouerez que la coďncidence est trop polie pour ętre honnęte !
- Je comprends, mais quel rapport entre l'Anneau de Nürburg, qui n'a jamais quitté l'Europe, et ce coin perdu d'Afrique ?
- Comment savoir ?
- Mais j'y pense, ces misérables ont attrapé la fibre mystique ces derničres années, avec leurs histoires de Grands Ancętres, de Race Supérieure, et toutes ces sornettes... Est-ce qu'ils ne chercheraient pas tout simplement ŕ dérober des trésors archéologiques propres ŕ conforter leurs thčses ? N'y a-t-il pas, dans la région, des musées, des monuments remarquables, des fouilles, que sais-je ?
- Hélas, je n'en sais rien. Et malheureusement, compte-tenu de l'endroit oů nous nous trouvons, mes moyens d'action sont limités. Voici pourquoi je me proposais de payer vos services, capitaine Whiskers.
- Mes services ?
- Ce n'est un secret pour personne que vous combattez partout le crime et l'injustice dans votre avion, moyennant un défraiement modique. J'ai grand besoin de vous pour patrouiller dans les cieux de ces contrées sauvages afin d'observer les activités ennemies et avec un peu de chance, de repérer leur base...
- C'est que malheureusement, j'ai laissé mon appareil au pays.
- Soyez sans crainte, j'en trouverai bien un quelque part. Tout ce qu'il me manque ici, c'est un pilote habile, intrépide et discret, qu'une mission périlleuse n'effraie pas. Je gage que sans réalisateur, votre film aura du mal ŕ se faire, vous voici donc libre quelques jours, non ? Vous plairait-il de vous mettre au service de la France, cette vieille alliée de votre belle nation qui réclame votre aide ? Ou nous laisserez-vous seuls affronter les manigances de l'hydre nazie ? Se peut-il que vous refusiez ?
- Certes non, parbleu, je suis votre homme !
- Oh, Jack, mon héros !ť
Et ils s'étreignirent dans une touchante effusion d'antigermanisme primaire.

Ils s'en allaient donc sortir libres comme le vent quand la blonde Lorna poussa un petit cri étranglé :
ŤOh ! Mais on a oublié de dire au commissaire ce que ce monsieur chinois vous avait raconté avant de mourir ! Vite, allons le...
- Woops... non, on ne va pas faire ça.ť
Il vérifia qu'aucun des policiers alentour ne semblait entendre un mot d'anglais, puis entraîna sa compagne hors du commissariat en la tirant par le poignet. Le soleil écrasant des aprčs-midi congolais les surprit, si bien qu'ils durent s'éloigner sous la toile de quelque marchand de légumineuses locales pour y deviser ŕ leur aise.
ŤMais enfin...
- Lorna, voyons, je me suis tu ŕ dessein ! Cette histoire est encore nébuleuse, et tant que je ne serai pas sűr de ce que nous affrontons et de la qualité de nos alliés, je préfčre garder quelques atouts dans ma manche.
- Oooooh... Comme vous ętes malin, Jack !
- N'est-ce pas. Aprčs tout, le Français est volubile mais volontiers dissimulateur, et bien que ces gens soient nos alliés, rien ne dit qu'en la circonstance, ils ne cherchent pas ŕ nous duper. N'oublions pas qu'avant tous, nous sommes des citoyens Américains, et que nous ne devons allégeance qu'ŕ notre banničre étoilée ! Bah, nous verrons bien ce qu'il en est... Ah, que cette aventure s'annonce sous d'exaltants auspices ! Venez, ma chčre, allons trouver quelque sympathique boui-boui local pour nous y restaurer, tandis que le commissaire Terrassol s'échine ŕ nous dénicher un aéroplane.ť

4 - L'oiseau noir

Nos héros prirent deux chambres ŕ l'hôtel M'balayamba, l'établissement le plus huppé de Boma (puisqu'il offrait, dans son unique couloir, des sanitaires séparés pour les hommes et les femmes). Aprčs une de ces nuits tropicales troublées par l'extręme moiteur de l'air, l'incessant zinzulement des insectes orbitant autour des moustiquaires et la bruyante exubérance de la population locale, ils s'éveillčrent et firent un brin de toilette, avant qu'un gamin du coin, sans doute stipendié pour ce faire de quelques piécettes, ne leur apporte un message de Terrassol. Celui-ci s'était semblait-il activé durant la soirée pour leur trouver un avion, et les invitait ŕ se rendre sur place pour évaluer la qualité de l'aéronef.
Ne connaissant pas la ville, ils prirent le parti de se faire conduire sur place, moyennant deux sous, par un riant indigčne aux cheveux gris, détenteur d'un âne et d'une carriole sur laquelle il transportait des dambya, des crosses de n'demde et des galettes de nolo qu'il comptait vendre dans les villages alentours (Jack prévint Lorna qu'elle se porterait mieux si elle ne cherchait pas ŕ savoir d'oů provenaient ces articles et ce ŕ quoi ils étaient destinés). Ils devisčrent avec leur taxi improvisé dans un français que leurs accents respectifs rendaient difficilement compatibles (car bien entendu, comme toute personne ayant reçu un minimum d'éducation, nos héros entendaient parfaitement la langue de Moličre), et ainsi s'écoulčrent la petite heure de trajet avant qu'ils n'arrivent ŕ l'aéroport de Boma.
La piste était longue comme cinq terrains de football. La chose était facile ŕ mesurer, puisqu'on y avait effectivement aménagé cinq terrains de football, sur lesquels s'égayaient, pieds nus et uniquement vętus de shorts élimés, quelques dizaines de gamins de tous âges courant aprčs d'improbables ballons aux rotondités discutables. Sans doute les rčgles en usage en ces lieux eussent-elles alarmé Jules Rimet, néanmoins, l'entrain avec lequel se jouaient les parties faisait honneur ŕ l'esprit de Pierre de Coubertin.
Le mot de Terrassol indiquait le hangar 94, une dénomination surprenante si l'on considérait que l'aérodrome, qui ne devait pas accueillir plus d'appareils dans l'année que le Bourget en une heure, était doté et tout et pour tout de quatre hangars, dont un effondré et un autre occupé par un éleveur de volaille, sa famille et ses bętes. Le hangar 94, pour sa part, présentait un toit de tôle ondulée si ajouré que dans un recoin, un petit arbre tropical poussait tout ŕ son aise, derričre un rideau de bidons de kérosčne vides. Dans la zone la plus abritée des intempéries, on avait entreposé quelques avions que deux locaux en salopette faisaient mine d'entretenir, jetant derričre eux des regards inquiets. Puis, ayant observé que les deux blancs qui venaient de faire irruption n'étaient ni leur patron, ni des amis de leur patron, ils repartirent s'asseoir ŕ la table oů ils avaient aménagé un petit lieu de vie tout ŕ fait agréable, autour d'une cafetičre, d'un calendrier exposant des femmes dénudées et d'un vieux gramophone.
Ť Oh, regardez, Jack, c'est sűrement ce gros lŕ que le commissaire voulait vous confier,
- J'espčre que non, Lorna, car ce Breguet 280T n'est pas en état de voler. Ça se voit ŕ quelques détails subtils qui peuvent échapper au profane mais qui sautent aux yeux des hommes de l'art, comme par exemple le radiateur du moteur Renault 12 Jb, qui normalement devrait former une protubérance, mais qui est ici absent, il a donc été démonté. En outre, cette machine a quelques années déjŕ et supporte notoirement mal les climats tropicaux. Enfin, vous aurez noté le marquage de la queue, qui est non-réglementaire, en effet il n'a semble-t-il pas été modifié depuis la réforme de l'aviation civile en 1941, ce qui nous indique qu'il n'a pas volé depuis cette date. Or, les bobines de...
- Oui, et puis maintenant que vous me le faites remarquer, il lui manque les ailes d'un côté.
- Euh... oui, y'a ça aussi. Ah, tiens, voici le commissaire. ť
Il descendait en effet d'une Panhard Dynamic dont les rotondités noires et luisantes de la carrosserie disparaissaient par endroit sous l'ocre poussičre d'Afrique. Il congédia son chauffeur qui repartit en trombes, puis s'approcha, de toute évidence ravi.
Ť Ah, vous voici. Je savais que vous ne résisteriez pas ŕ la curiosité.
- Je brűle de découvrir l'instrument de nos exploits, commissaire. J'espčre toutefois que ce n'est pas ce vieux tromblon, qui me semble tout juste bon ŕ servir de couvoir pour les poussins de l'élevage voisin.
- Ah ah ah, mais non voyons. La France est mčre généreuse et met toujours un matériel de premier choix ŕ la disposition de ceux qui risquent leur vie pour elle. Il est lŕ, sous cette bâche, pour plus de discrétion. Vous allez voir, vous allez ętre surpris ! ť
Et de fait, Jack fut surpris.
Ť Mais qu'est-ce que c'est que cet objet ?
- Eh bien vous voyez, c'est le superbe aéroplane que j'ai réussi ŕ nous trouver. Un véritable avion d'observation ! Regardez la vaste baie vitrée ŕ l'avant, tout ŕ fait ce qu'il nous faut non ! Et grâce ŕ son puissant moteur, il est assez rapide et peut monter assez haut pour assurer notre sécurité.
- Qui vous a raconté ça ?
- La personne de l'Equipement qui me l'a expédié. Il ne vous plait pas ?
- Mais... attendez, avez-vous remarqué quand męme qu'il était un peu étrange cet avion ?
- Non, pourquoi. Il a deux ailes, une hélice... eh mais... attendez une minute... Il est pas symétrique !
- Ben non, le poste de pilotage est dans un fuselage et le moteur dans l'autre ! Je crois que je préfčrerai encore voler dans l'avion d'ŕ-côté. Et c'est quoi cette croix gammée sur la queue, lŕ ?
- Ah, ça, c'est parce que notre service a récupéré cet appareil ŕ la suite de la guerre Germano-Soviétique, dans de rocambolesques et cocasses circonstances. Figurez-vous qu'on avait... enfin, peu importe. On va la repeindre.
- Je crois que j'en ai entendu parler, de ce coucou. Il a un marquage de série, j'ignorais qu'il était entré en production.
- Je ne connais pas les détails...
- Non mais regardez moi ça, comment un peuple peut-il sombrer dans une telle folie qu'il invente de pareilles machines ? C'est un affront ŕ la science aéronautique ! C'est une insulte aux mânes des frčres Wright, de Guynemer et de Santos-Dumont, un blasphčme ŕ la face d'Eole !
- Si vous voulez, je pense qu'on peut trouver un autre aéronef ŕ Brazzaville, en câblant...
- Non, ça ira, je pense que je pourrai m'en débrouiller.
- Vous ętes sűr ?
- Mais oui, mais oui. ť
Certains hommes de bien ont le mortel travers de succomber aux femmes, d'autres ŕ l'alcool ou bien au jeu, Jack Whiskers, pour sa part, était relativement tempérant sur ces trois chapitres – chose plutôt rare chez un Américain – mais il était hélas incapable de résister ŕ un avion. En particulier, il lui était parfaitement impossible de mépriser le défi présenté par un improbable coucou comme le Blohm & Voss 141. Il avait eu beau glousser, s'emporter ou vociférer, il avait su dčs le premier regard qu'il lui fallait piloter ce tas d'aluminium qui évoquait un engoulevent bossu, et ne devait pas voler beaucoup mieux.
Ť On se fait un vol d'essai ? ť

On allait enfin savoir si les Lions Indomptables de Kabondo allaient vaincre leurs rivaux de toujours, les Couards Oryctéropes de Nzadi, quand le ronflement du moteur BMW 801 siffla la fin de la partie de toute l'autorité de ses 1560 chevaux. Le grand oiseau noir se présenta dans l'axe de la ligne de but puis, sans attendre le consentement du contrôle aérien qui était fort occupé ŕ pelleter le nolo des poules, prit de la vitesse. L'engin décolla proprement, bien que Jack dűt faire grand usage du palonnier pour corriger le couple, et s'éleva assez rapidement, porté par ses larges ailes. La vue du poste d'observation était saisissante : on pouvait embrasser la ville de Boma toute entičre d'un seul regard, de l'aérodrome jusqu'au fleuve, et bientôt, on fut assez haut pour découvrir le cercle des petites exploitations maraîchčres alentour, et encore plus loin, les maigres pâtures ŕ la longue herbe jaune que voulaient buffles et gnous...
Ť Alors Capitaine, vos premičres impressions ?
- Excellentes, Commissaire, excellentes. Cet appareil est tout ŕ fait adapté ŕ ce que nous voulons en faire. J'ai juste un petit reproche ŕ faire au harnais de sécurité qui m'enserre terriblement depuis le décollage, j'ignore pourquoi.
- Mais vous n'avez pas bouclé votre ceinture, Capitaine. C'est miss Dale qui vous étreint depuis tout ŕ l'heure. Tout va bien mademoiselle ?
- Iîîîîîîî... ť
Il faut dire, ŕ la décharge de miss Dale, que la vision depuis l'habitacle du BV 141 était des plus impressionnantes : une bonne partie dudit habitacle était en effet recouvert de perspex – la version teutonne du plexiglas – ce qui améliorait considérablement le champ visuel. C'était appréciable pour un avion d'observation. Mais pour une personne sujette au vertige, une bonne couche d'aluminium bien opaque a des charmes irremplaçables.
Ť C'est un excellent avion que nous avons lŕ, bravo Commissaire. Je pense que nous pourrions entamer nos observations dčs ŕ présent, qu'en dites-vous ?
- En effet, inutile de perdre du temps. Allons tout d'abord remonter le fleuve, c'est la principale voie de communication de la région.
- Finement observé, Commissaire. Nous avons encore deux heures de vol devant nous, si j'en crois la jauge, de quoi voler jusqu'ŕ Brazzaville ! Quel vol exaltant, n'est-ce pas ?
- îîîîî ť

Ils prirent donc un peu d'altitude et, depuis trois mille pieds environ, observčrent de tous leurs yeux la rive méridionale du Congo qui serpentait majestueusement parmi la végétation indomptable du continent noir. Cette région d'Afrique, il est vrai, avait été peu mise en valeur par l'action civilisatrice de l'Occident, de telle sorte qu'en dehors de quelques cultures vivričres, elle était laissée ŕ la jungle tropicale et ŕ d'impénétrables marécages. Les habitats d'indigčnes isolés trouaient parfois la couverture émeraude des feuillages, mais nulle part, on ne voyait rien qui ressemblât ŕ une piste d'aviation. Au bout d'un moment, c'est bien humain, la lassitude commença ŕ se faire sentir, et nos trois compčres se mirent bien malgré eux ŕ accorder plus d'attention au paysage au loin, aux reflets du fleuve et aux formes des lourds nuages qui s'assemblaient vers le nord, ainsi qu'au vol toujours renouvelé des oiseaux migrateurs.
Ť Oh, regardez, des oies !
- En effet Lorna, approuva Jack en se retenant trčs fort, on dirait bien des oies.
- Anser albifrons, ou bien peut-ętre Anser brachyrhynchus, précisa le Commissaire Terrassol.
- Je ne vous savais pas ichtiologue, Commissaire !
- Je ne le suis pas, mais ornithologue, ŕ mes heures, ça arrive. J'ai d'ailleurs adressé un mémoire qui fut jugé trčs honorable ŕ l'Académie des Sciences de Bordeaux au sujet des anatidés migrateurs de Pologne... Oh, mais regardez, deux hirondelles, dirait-on. Ou bien des sternes. C'est difficile ŕ dire, elles sont trop loin.
- Des mouettes, peut-ętre ? Suggéra Lorna.
- Oh, je sais, ce doit ętre un couple de hérons ŕ tęte noire. Dites-moi capitaine Whiskers, vous qui avez de bons yeux, vous allez pouvoir nous dire ça. Oui, parce que c'est la saison de la couvaison et figurez-vous que chaque année, le mâle du héron ŕ tęte noire fait une saisissante parade nu...
- Ce ne sont pas des hérons, ce sont des fridolins ŕ croix de fer, expliqua Jack d'une voix plus grave tout en poussant les gaz de son appareil.
- Aďe. ť

5 - L'âpre loi de la guerre

Ť Je note que nous plongeons vers le sol, ne serait-il pas au contraire plus avantageux de monter en altitude pour profiter de notre plafond ?
- Vous dis-je, monsieur le Commissaire, comment mener vos enquętes ? Alors laissez-moi combattre ŕ ma guise, c'est ma partie aprčs tout. Pour votre information, j'ignore si notre plafond est effectivement plus élevé que le leur, mais dans tous les cas notre taux de montée est bien inférieur et de ce fait, ils nous aurons pulvérisé bien avant que nous ne soyons en mesure de les semer. Du reste, nous n'avons aucun équipement de supplémentation en oxygčne, et lorsqu'on se promčne aux altitudes de l'Everest, c'est tout de męme bien utile.
- Ah.
- En revanche, puisque vous occupez le poste d'observateur, vous seriez bien inspiré de reculer votre sičge jusqu'ŕ la verričre idoine et de prendre les commandes de ces deux mitrailleuses de calibre 7,92 mm tirant vers l'avant, et... oh mon dieu... Lorna, ma chčre...
- ...
- Vous voyez le sičge ŕ l'arričre ? Avec les deux mitrailleuses mobiles ?
- î ?
- Vous seriez un ange de les actionner et de... euh... je ne sais pas moi, effrayer nos ennemis, au moins.
- Mais Jack voyons, je ne saurai jamais comment faire ?
- Vous aviez l'air de bien vous débrouiller dans Ť Le sičge de Johnstonburgh ť, d'Alan J. Krasgurvik. C'est le męme principe.
- Ah d'accord. Alors attendez, le chien, le sélecteur de tir, la douille de...
- Au fait, Commissaire, avez-vous songé ŕ nous pourvoir en munitions ?
- Je crois que le nécessaire a été fait, j'avoue n'avoir pas vérifié.
- RATATATATATATATATA... firent les MG 15 de Lorna.
- De toute évidence, c'est le cas. Lorna, ma chčre.
- Oui ?
- Quoi qu'il advienne, vous prendrez garde ŕ ne pas tirer dans la queue de notre appareil, n'est-ce pas ?
- Je sais que je suis blonde, mais je ne vois pas quel genre de considérable imbécile pourrait faire une chose pareille. Oh, il est déjŕ lŕ ! Je dois tirer dessus ?
- Ce serait approprié, en effet.
- Comme dans le Ť Sičge de Johnstonburgh ť ?
- Tout ŕ fait.
- Maudit confédéré, tu vas payer pour le viol de ma petite sœur Miranda !
- Vous n'ętes quand męme pas obligée de nous sortir le dialogue du Ť Sičge de Johnstonburgh ť
- Ça m'aide ŕ me concentrer. RATATATATA...
- Ne gaspillez pas les munitions ! Commissaire, je vais manœuvrer pour éviter leurs tirs, tâchez d'avoir l'œil vif et tirez quand je les ai dans l'axe.
- Compris ! Attention, il y en a un qui...
- J'ai vu... ť
Le BV 141 fit un tonneau et plongea de plus belle tout en sortant les aérofreins afin de perdre un maximum de vitesse, puis se rétablit ŕ quelques mčtres au-dessus de la cime des arbres, dans le but de sortir de la ligne de tir et de forcer au moins l'un des deux chasseurs ŕ le dépasser en trombes.
Ť Commissaire, feu !
- Compris ! Prends ça, maudit boche ! ť
Une longue rafale retentit, qui décoiffa pas mal d'arbres mais manqua son objectif, car l'Allemand, comprenant le pičge que lui tendait Whiskers, avait sorti volets et train d'atterrissage afin de perdre ŕ son tour de la vitesse, et passa au-dessus de la cabine du BV 141, hors d'atteinte. Oubliant qu'il était en présence d'une dame, Jack poussa un juron et remit les gaz, plongeant sur la droite le long d'une petite rivičre qui serpentait mollement entre les hautes futaies.
Ť Ah, ils sont plus malins que prévu !
- Îîîîî ! Il arrive, il arrive par derričre ! Je peux tirer ? Je peux tirer ?
- Mais bien sűr, ça va l'empęcher de nous garder en ligne de mire et...
- RATATATATATA... Oh non ! Seigneur Jesus, mais c'est terrible !
- Qu'y a-t-il Lorna ?
- Vous croyez qu'il est blessé ?
- Qui donc ?
- Oh le pauvre, regardez, mais regardez donc, il s'écrase ! Il explose, il est... OH MON DIEU ! Jack, je crois que j'ai tué cet homme...
- QUOI ? ť
Jack se retourna et, grâce ŕ la transparence du cockpit, put constater que Lorna Dale venait d'enregistrer sa premičre victoire en combat aérien. Derričre le visage défait de la malheureuse comédienne, un grand champignon de flammes rouges męlées ŕ la fumée noire s'élevait lentement dans le ciel, spectacle que notre héros ne connaissait que trop bien.
Ť Mais ce n'est pas grave, Lorna, ce n'était qu'un Allemand. Allons, ayons l'œil, le second appareil ne doit pas ętre bien loin.
- Il nous survole, Capitaine, ŕ huit heures, comme vous dites dans votre jargon.
- Nous sommes dans un mauvais cas. Lorna, puisque vous semblez vous débrouiller, visez ce guerrier teuton et envoyez-le au Valhalla !
- Mais je ne peux pas, c'est bloqué !
- Qu'est-ce qui est bloqué ? ť
De fait, l'angle d'action de la double mitrailleuse orientable assez étroit, de sorte qu'il était arrivé en butée, et le pilote du Messerschmitt semblait en ętre parfaitement averti. Il se maintenait soigneusement hors d'atteinte, et profitait de sa puissance supérieure pour rattraper le BV 141. Jack le suivait d'un œil tout en décrivant de larges courbes pour épouser le tracé de la rivičre, exercice délicat ŕ si basse altitude. Puis soudain, le chasseur plongea en une vrille mortelle et, bien que l'intrépide aviateur Américain se fut lancé dans une vertigineuse manœuvre d'esquive, l'Allemand ne s'y laissa pas prendre et eut l'appareil de reconnaissance dans son viseur durant une demi seconde, durée suffisante pour qu'une gręle de balles en constelle la voilure, le moteur et le cockpit. La coque métallique tendue comme une corde ŕ piano résonna d'un vacarme hideux, mais l'appareil resta manœuvrable, de sorte que Whiskers put se dégager avec habileté et s'esquiva de sorte ŕ gagner quelques secondes. Le moteur BMW émettait maintenant un bruit du genre Ť rataflop rataflop ť, qui indiquait que quelques cylindres étaient hors service, néanmoins, il demeurait opérationnel – c'était bien lŕ tout l'intéręt des moteurs en étoile. Mais Jack avait perdu son ennemi de vue.
Ť Oů est-il ? Mais oů est-il donc passé ?
- Je pense que je le vois, annonça le Commissaire. Il rompt le combat, dirait-on ! C'est fantastique, nous sommes sauvés !
- Bon sang, mais vous avez raison ! Il fuit, alors que nous sommes ŕ sa merci ? Intéressant...
- Suivons-le, il nous conduira ŕ sa base.
- Nous n'arriverons jamais ŕ le rattraper, surtout pas avec ce moteur. Mais je pense savoir oů est sa base, et pourquoi nous ne parvenions pas ŕ la localiser.
- Vraiment ? ť

Ť Voyons Capitaine, vous déraisonnez ! Comment une telle chose serait-elle possible ? ť
Le soleil se couchait sur Boma et son commissariat tandis que dans un grand bureau ŕ l'écart des oreilles indiscrčtes, Jack avait étalé des cartes de la région. Il n'avait rien voulu dire de plus avant d'avoir pu consulter la topographie de la région, mais aprčs avoir un peu joué du compas, de la rčgle et du crayon ŕ papier, il semblait sűr de son fait.
Ť Il n'y a pourtant aucune autre explication. Voyez vous-męme, j'ai reporté ici les différentes apparitions de ces avions allemands, celles dont nous avons été témoin et celles que vous ont rapporté les indigčnes. Vous observerez qu'aucune de ces incursions n'a eu lieu ŕ plus de deux cent cinquante kilomčtres des côtes. Or précisément, le Messerschmitt 109 K a une distance franchissable quelque peu inférieure ŕ 600 kilomčtres.
- Cela ne suffit pas, voyons.
- Non, mais souvenez-vous maintenant de notre mésaventure de tout ŕ l'heure. Pourquoi l'ennemi a-t-il rompu le combat alors qu'il nous avait touché ? Sans doute pas par pitié. La seule explication rationnelle, c'est qu'il craignait d'ętre ŕ cours de carburant. Et il a détalé vers l'est, vers la mer. Ce n'est donc pas dans la foręt qu'il faut chercher cette base, mais en pleine mer.
- Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Un porte-avion ?
- Je suis d'accord, c'est extraordinaire, mais attendez, il y a mieux ! Vous vous souvenez aussi que l'autre avion, celui que miss Dale a si magistralement abattu, a fait une manœuvre hardie pour éviter de nous dépasser. En particulier, il a sorti son train d'atterrissage. Eh bien ŕ cette occasion, j'ai noté que le train en question ne ressemblait pas ŕ celui d'un BF 109 ordinaire, il était lourdement renforcé. Enfin, j'ai distinctement noté sous la queue une crosse d'appontage.
- Incroyable ! Mais alors vous aviez raison ! Mais comment ?
- Nous savons que la Kriegsmarine possčde un porte-avion, le... ah, ça va me revenir...
- Oui, le Kaiser Wilhelm. Mais vous vous doutez bien qu'un tel monstre ne peut s'éloigner de son port d'attache sans que l'Amirauté soit au courant, ŕ Paris. Il est sűrement au mouillage ŕ Hambourg. Je vais me renseigner.
- Sűrement.
- Cela dit, męme si c'était le cas, on l'aurait sűrement repéré au large des côtes, ce fameux porte-avion. Il y a quand męme des vols réguliers au-dessus de la zone, des pęcheurs, ce n'est pas vraiment discret.
- Vous avez raison, mais pourtant, c'est la seule explication logique.
- Que mystčre, vraiment ! C'est ŕ s'en arracher les cheveux.
- Ah, je n'y comprends plus rien. Nous y verrons peut-ętre plus clair demain aprčs une bonne nuit de sommeil.
- Vous avez raison, une nuit de sommeil, et surtout un bon repas. Je vous invite en ville chez Papa M'baya, le roi du nolo ! ť

6 - Une bien étrange embuscade

Papa M'baya tenait le Ť Gibbon affolé ť, principal lieu de divertissement de Boma, qui tenait lieu de bar, de restaurant, de cabaret, de cinéma, de casino, de lupanar et de bureau de poste. Cette remarquable affaire avait la clientčle des colons de toutes origines, ainsi que de la bourgeoisie noire. Toutefois, Boma avait considérablement perdu de son influence au profit de Brazzaville depuis qu'on s'était mis ŕ draguer le fleuve pour permettre aux cargos de le remonter, et c'est ainsi que la ville s'était peu ŕ peu enfoncée dans le marasme et la torpeur qui étaient son triste lot. Ainsi, l'élite de Boma qui se prélassait ce soir lŕ dans les allées du Gibbon aurait fait la honte de toute autre cité, contemplant d'un œil aviné le spectacle de sa propre déchéance, offrait un bien pathétique tableau. L'observateur de la nature humaine pouvait aisément reconnaître le négociant appauvri aux ręves coloniaux brisés venant chercher l'oubli dans l'alcool, la bourgeoise désargentée pręte ŕ s'offrir ŕ quiconque lui promettra de la sortir de ce trou, ayant jeté ses derničres ressources dans le rapetassage de sa derničre robe de soirée et dans le maquillage qui camouflera quelques heures les premiers signes de la vieillesse, le jeune aventurier sans scrupules, déjŕ atteint par les symptômes du désenchantement, le fonctionnaire mal payé, mal noté, réfugié dans sa haine des hommes en général et des hommes noirs en particulier, et quelques trafiquants de toutes races, reconnaissables ŕ leurs mises somptueuses, aux femmes vénales qui leur tenaient compagnie et au défilé des clients venant humblement les solliciter d'une faveur quelconque.
Une mulâtresse du dernier vulgaire faisait un numéro de chant assez quelconque sur la scčne, mais aprčs les émotions de la journée, nos compčres se concentrčrent sur le menu, qui était tout ŕ fait mangeable selon les critčres locaux. Le Gibbon n'avait pas spécialement bonne réputation, mais le fait est qu'ils y passčrent une soirée tranquille, et ce n'est qu'une fois sortis que les choses se gâtčrent.
Ť Holŕ, messieurs-dames, vous avez du feu ? ť
Sortirent de l'ombre cinq costauds appartenant ŕ toutes les races de la Terre et arborant toute la variété des facičs de brute que l'on puisse imaginer. De toute évidence, ŕ la façon qu'ils avaient de bloquer les deux côtés de la rue, c'était moins le vice tabagique que l'appât du gain et l'envie homicide qui motivaient leur sortie nocturne.
Ť Restez derričre moi, Lorna, suggéra Jack d'un ton soucieux.
- Pourquoi ça ?
- Je vous préviens, messieurs, tonna le Commissaire, je fais partie de la police.
- Tiens donc, la police. Allez, vous savez ce que nous voulons, donnez-le et il ne vous arrivera rien de fâcheux.
- Capitaine, bien que je répugne ŕ donner satisfaction ŕ ces ruffians, je pense que compte-tenu des circonstances, et pour la sécurité de miss Dale, nous serions bien inspirés de leur confier nos portefeuilles sans résistance.
- Vous parlez avec la voix de la raison, Commissaire, mais j'enrage ! Tenez, voici mon portefeuille, puissent ces quelques billets vous rester en travers de la gorge. Miss Dale, je pense que votre porte-monnaie devrait... ť
Mais le chef des malfaiteurs se retourna vers une ombre presque indiscernable, tapie dans une ruelle aussi obscure qu'attenante. Quelqu'un était dissimulé lŕ, quelqu'un qui fit émit une vive dénégation de la tęte. L'arsouille, sachant que faire, revint ŕ la charge.
Ť C'est pas ça qui nous intéresse ! Arrętez de faire les malins, nous voulons l'Etoile de Diayema, immédiatement !
- L'étoile de quoi ? Demanda le commissaire, héberlué. Mais de quoi parle-t-il ?
- Mais je vous assure que je n'en ai pas idée. C'est quoi encore que cette histoire ?
- Comme vous voudrez, vous faites les fortes tętes, ça va vous en coűter. Allez les gars, caressons-leur un peu les côtes pour leur apprendre le respect. ť
Ils avaient apporté pour ce faire de lourds bâtons pour trois d'entre eux, des coutelas pour les deux autres.
Ť Avant que vous ne commettiez l'irréparable, avertit le commissaire d'un ton qui illustrait ŕ merveille le caractčre viril, l'honnęteté me force ŕ vous informer que je pratique assidument la savate. En garde, paltoquets !
- Le combat est inégal, renchérit Jack tout en se mettant en garde ŕ son tour, mais pas plus que d'autres que j'ai menés et gagnés. Taďaut ! ť
Deux truands patibulaires s'avancčrent vers les deux combattants dos ŕ dos et la jeune actrice qui de toute évidence n'avait pas encore bien saisi la situation. Ce n'est que quand ils levčrent leurs bâtons qu'elle comprit la gravité de la rixe et se mit ŕ pousser un hurlement strident (le męme que celui de Lady Ysobel of Nordcuncumberland lorsqu'elle découvre le visage ravagé par la lčpre du Chevalier Bernhard de Chataudun s'en revenant des croisades dans Ť Kingdom of the Realm ť de Mervyn Thorpe, 1939). Le premier se rua savagement vers le Commissaire qui, riche de quelque expérience en ces matičres, devança l'attaque de son adversaire en avançant d'un pas, avant d'enchaîner un fouetté au genou et une violente claque au visage – technique interdite en savate, mais nous n'étions pas vraiment en compétition officielle. Jack, pour sa part, était plutôt partisan de la boxe anglaise et sans se laisser impressionner par le couteau de son adversaire, qui ne savait de toute évidence pas bien s'en servir, parvint ŕ lui porter un rude coup au plexus suivi d'une sorte de crochet ou d'uppercut, avant qu'un de ses camarades ne vienne ŕ sa rescousse.
Il s'en suivit un pugilat qui n'avait qu'un lointain rapport avec l'esprit sportif cher au baron Pierre de Coubertin, et au cours duquel l'étroitesse de la ruelle défavorisa grandement les assaillants. Du reste, nos héros étaient tous deux rompus au métier des armes, et si la carričre de malfaiteur est rarement exempte de brutalité, la vigueur brouillonne d'un va-nu-pieds des faubourgs ne peut en aucun cas égaler la science méthodique d'un véritable pratiquant des arts martiaux dűment entraîné dans le cadre d'une enceinte militaire, ni la force de caractčre que l'on y acquiert. C'est ainsi que, aprčs avoir pris quelques plaies et bosses, deux des voyous crurent plus avantageux pour eux de prendre la tangente, aussitôt suivi par deux autres, laissant le chef seul face ŕ deux combattants certes plus trčs vaillants – car ils n'avaient que partiellement échappé ŕ la rossée qu'on leur avait promise – mais résolus ŕ faire toute la lumičre sur cette violente affaire.
Mais avant qu'il ne put bafouiller Ť plutôt mourir que de parler ť (laissons-lui en le bénéfice du doute), il se figea, une expression d'abrutissement total sur le visage, s'affala sur ses genoux, puis tomba face contre terre. Le Commissaire se pencha, puis dans la pénombre, put voir une minuscule fléchette émanant de son occiput épais.
Ť Empoisonné !
- Lŕ ! ť
Le bruit d'une cavalcade avait attiré l'oreille du Commissaire, qui aussitôt était parti ŕ la poursuite du fuyard dissimulé dans l'ombre. Le bougre, cependant, n'avait pas participé au combat, de telle sorte qu'il était frais, et en outre, dans ces venelles tortueuses serpentant entre les sommaires habitations et que personne n'avait jamais reportées sur aucun cadastre, la longiligne silhouette du mystérieux inconnu ŕ la sarbacane lui conférait un avantage sur la massive carrure du rondouillard fonctionnaire de police.
Mais sans doute le lâche assassin avait-il négligé de s'entretenir, car bientôt, le Commissaire commença ŕ gagner sur lui. Bien qu'il fut hors d'haleine, la vision de sa proie se rapprochant ŕ chaque foulée soutenait son courage et ses forces défaillantes. Sans doute Terrassol avait-il profondément chevillé ŕ l'âme cette ténacité toute policičre qui faisait l'honneur de toutes les maréchaussées du monde et le désespoir des malfaiteurs. Toujours est-il que cette estimable qualité faillit causer sa perte lorsqu'au détour d'un coin sombre encore plus sombre que le reste du quartier, qui se caractérisait pourtant par son caractčre sombre, il fut trompé par son adversaire qui fit volte-face ŕ une vitesse saisissante, avant de se pencher en avant. Son art consommé de la savate ne lui fut d'aucun secours, tant les mouvements de l'adversaire étaient fluides, rapides et maîtrisés : il fut basculé cul par dessus tęte, et atterrit dans la poussičre. Mais il n'avait pas dit son dernier mot, et bien que le fourbe criminel fut leste, notre brave Terrassol n'en était pas ŕ son premier combat de rue ni, l'espérait-il, ŕ son dernier. Notre ami, en effet, n'était pas seulement amateur de savate, mais avait aussi tâté dans sa jeunesse du chausson marseillais, sport de la męme sorte oů sont licites certains coups interdits ailleurs, en particulier les coups de jambes donnés lorsque la main est ŕ terre. Ce coup de pied ŕ l'aveuglette trouva sa cible, ŕ savoir une cheville, et l'inconnu, ayant perdu un appui, tomba non loin du Commissaire, qui profita de l'aubaine pour le circonvenir et, s'asseyant sur le suspect, le maîtriser en lui portant la main ŕ la gorge.
Ť Toute résistance est inutile, vous ętes en état d'arrestation. Vous allez nous suivre ŕ la...
- Jamais, chien de Français, tu m'entends ? Jamais je ne tomberai entre vos griffes méphitiques d'occidentaux décadents ! ť
Le Commissaire fut stupéfait d'entendre la voix, déformée par la haine, d'une femme. Il n'en pouvait distinguer le visage, mais il lui semblait qu'elle avait la scansion et l'accent trčs particuliers des peuples asiatiques. Soudain, les fręles mains de la suspecte se refermčrent sur son avant-bras. L'étreinte n'était pas bien forte, mais aussitôt, notre brave compagnon ressentit une vive douleur, comme si on lui enfonçait dix échardes de bambou simultanément dans la chair, parmi le délicat entrelacs de muscles qui actionnent les doigts et les poignets. Bientôt, la souffrance fut si atroce qu'il ne put męme pas émettre un cri, ni faire le moindre mouvement.
Ť Misérable pourceau, je suis maîtresse dans l'art de prodiguer les Mille Agonies de Xiang Tchin, tu vas connaître une fin effroyable digne de ta perfidie.
- Cessez instamment ! Commanda alors Jack, qui venait d'arriver sur les lieux. ť
La mince liane noire se redressa et, l'espace d'un instant, offrit son visage aux rayons de la lune. Un visage qui avait toute la beauté cruelle d'un démon. Bien qu'il fut doté d'une âme bien trempée, notre héros en fut frappé de saisissement durant un court moment, que la vénéneuse asiatique mit ŕ profit pour ramasser une poignée de terre desséchée. Elle la projeta vivement ŕ sa figure, et avant męme que le nuage n'eut atteint ses yeux, la belle avait pris la tangente. Le Commissaire n'était plus en état de poursuivre la lutte, aussi Jack se retrouva-t-il seul ŕ courir aprčs la sombre beauté qui l'avait troublé, et bien malin qui aurait pu dire précisément la part de l'attirance et celle du devoir dans l'énergie qu'il déploya dans sa course parmi les misérables cahutes de Boma.
La dame en noir lui tendit quelques pičges, qu'il évita avec art, ses réflexes ayant été affinés par tant de légendaires combats aériens. Bientôt, elle déboucha sur une rue plus large et éclairée par un chiche lampadaire public, sous lequel une Citroën noire laissait tourner son moteur. Deux chinois vętus ŕ l'occidentale étaient descendus, armés de mitrailleuses Thomson, un troisičme était au volant. Lorsque poursuivi et poursuivant firent irruption en terrain dégagé, la demoiselle s'écria :
Ť Abattez-le !
- Oui, miss Wang ! ť
Le crépitement des Thomson suivit tout aussitôt, que Jack évita ŕ grand peine. Il ne put qu'assister au départ en trombe de la voiture et de la mystérieuse inconnue.
Miss Wang...

7 - L'œuvre civilisatrice de la France

Aprčs avoir vérifié qu'il n'avait pas par mégarde hérité d'orifices surnuméraires d'origine balistique, Jack revint sur ses pas et se heurta au Commissaire Terrassol qui, toujours en proie aux tourments que lui causaient son bras endolori, avait néanmoins réussi ŕ se lever pour venir ŕ son aide. Ils retournčrent de conserve dans la ruelle afin de retrouver miss Dale, qui reprenait peu ŕ peu ses esprits, assise par terre et assez désorientée. Ils y retrouvčrent aussi le chef de bande, qui n'avait pas bougé mais présentait encore quelques signes de vie.
Ť Vite, filons avant que la police ne...
- La police quoi ?
- Ah, c'est juste, excusez-moi Commissaire, j'ai quelques habitudes d'une vie antérieure, qui ne fut pas exempte de quelques friponneries.
- Je ferai comme si je n'avais rien entendu. Comment vous portez-vous, miss Dale ?
- Hein ? Mais qu'est-ce que je fais lŕ ?
- Soyez sans crainte mon enfant, vous ętes en sécurité maintenant. Ah, quelle sottise fut la mienne, sortir sans arme !
- Vous pensiez sans doute la ville sűre, supposa Jack, mais il semble que nos ennemis soient plus décidés et téméraires que je ne le craignais. Mais qu'est-ce que ce cristal a donc de si extraordinaire ?
- Un cristal ? Ah oui, celui que recherchait ce personnage, lŕ... Il est ŕ craindre que nous n'ayons jamais le fin mot de cette nébuleuse histoire.
- Commissaire, j'ai un aveu ŕ vous faire.
- Ah oui, vraiment ?
- Je vous entretiendrai de tout cela lorsque nous serons en lieu sűr. ť

Il fallait avoir bien baroudé de par le monde et pas mal fait la guerre pour considérer que l'hôtel M'balayamba constituait un lieu sűr.
Ť Mais pourquoi ne pas m'en avoir parlé plus tôt ?
- Allons, Commissaire, il fallait que je juge de votre sincérité. Aprčs tout, nous nous connaissons depuis deux jours, et dans une affaire qui s'annonçait délicate, il nous fallait avancer prudemment et choisir nos alliés avec circonspection.
- Je vois. Aurais-je été plus jeune que je me serais sans doute formalisé de tout ceci, mais hélas, le monde étant ce qu'il est, je comprends votre prévention. Donc, de toute évidence, cette mademoiselle... comment dites-vous qu'elle s'appelle ?
- Wang.
- Cette mademoiselle Wang en a aprčs ce cristal que vous a confié le pilote Chinois. Wang, c'est chinois aussi. Que ces fourbes levantins convoitent cette pierre pour quelque raison qu'eux seuls connaissent, je le conçois, mais quel rapport entre eux et ces avions nazis ? Je suis pręt ŕ parier que ces Chinois ne sont pas du tout des Allemands.
- Donc, un parti d'Allemands et un autre de Chinois convoiteraient la pierre, et se feraient concurrence, et iraient jusqu'ŕ s'entretuer pour elle. C'est intéressant.
- Mais clair comme du jus de chique. Si le bonhomme survit, il nous en dira peut-ętre plus sur la pierre.
- Il est toujours vivant ?
- Oui, mais il délire et tient des propos incohérents. Je l'ai fait placer sous bonne garde au dispensaire. Il a donné une indication sur la pierre, si je me souviens bien, il a dit Ť l'Etoile de... ť Ah, c'est un de ces noms Africains qui se ressemblent tous.
- L'Etoile de Diayema, compléta Lorna.
- Merci ma chčre, oui, c'était cela. Quelle mémoire !
- C'est bien utile dans mon métier.
- Mais j'y songe, Diayema, c'est un nom que j'ai déjŕ vu quelque part. Oui, j'y suis, c'est une localité non loin d'ici, un petit village... oů le Collčge de France mčne actuellement...
- Oui Commissaire ?
- ...des fouilles. Des fouilles archéologiques ! Nous y voilŕ ! Aprčs l'Anneau de Nürburg, l'Etoile de Diayema est sans doute un autre artefact ancien que ces horribles doryphores veulent arracher au sol national pour les souiller de leur malédictions impies !
- Les morceaux du puzzle s'assemblent, en effet. Je suppose que le programme de demain est tout trouvé, rendre visite ŕ la mission archéologique ŕ Diayema.
- Tout ŕ fait. Et avec un peu de chance, nous tomberons de nouveau sur miss Wang. J'ai divers sujets dont j'aimerai discuter avec elle.
- Miss Wang... Ça y est maintenant, ça me revient ! Bon sang, comment ai-je pu l'oublier ?
- Quoi donc, Capitaine ?
- Le pilote Chinois, avant de mourir, a eu le temps de me confier quelques mots auxquels j'ai pręté peu d'attention. Il a parlé du cristal, et il a prononcé deux noms. L'un d'eux était Wang. Je devais porter le cristal ŕ Wang.
- Et l'autre nom ?
- C'était un Espagnol, un certain Diego Suarez. Celui-lŕ n'a pas encore fait surface.
- Diego Suarez, vous ętes sűr ?
- Ça vous dit quelque chose ? Une connaissance ŕ vous ?
- Non et ça ne risque pas. Diego Suarez n'est pas un homme, c'est une ville. Pour ętre précis, c'est un port.
- Excellent ! Nous savons donc oů trouver miss Wang. Est-ce loin ?
- Oui, c'est loin. C'est un port au nord de Madagascar.
- Aďe. ť

Comme toute œuvre grandiose, l'action civilisatrice de la France avait connu son lot d'heures de gloires, de personnages illustres et d'épisodes fameux donnés en exemple aux bambins des écoles. Nulle nation n'avait fait plus pour le progrčs des sciences, des arts et des armes que le vieux pays de Ronsard et de Pasteur, sur d'improbables terres, aux confins du monde, flottaient fičrement les Trois Couleurs et, des pagodes du Tonkin aux villages de terre de Rhodésie, partout on avait gravé ces mots : Ť Liberté, Egalité, Fraternité ť, qui gonflait de fierté la poitrine de tout homme civilisé.
Et puis, l'œuvre colonisatrice avait aussi connu son lot de déboires fâcheux. Madagascar en faisait partie. Sans doute le malgache farouche ignorait-il de quels bienfaits il se privait en rejetant successivement ŕ la mer les expéditions de Crémonne, Francassin et d'Argenlieu. C'est sans doute conseillés par le Parti de l'Etranger que ces sauvages avaient vivement repoussé les pacifiques escadres et divisions envoyées les convaincre d'accepter l'amitié de l'Empire Français. Une chose était certaine cependant : il avait fallu que quelque abominable magie créole fut ŕ l'œuvre derričre les troupes de Madagascar pour qu'elles parviennent ŕ vaincre la plus puissante armée du monde lancée contre elles. Il y avait dix ans que ces sanglants épisodes avaient pris fin, et il semblait bien que męme les plus vifs tenants de la colonisation se fussent lassés d'envoyer navires et matériel se perdre dans les jungles infectes de la Grande Île, sans compter les dizaines de milliers de soldats qui s'y étaient fait occire et, disait-on, dévorer. Tant de dépenses, tant d'énergie pour échouer ŕ conquérir un coin désolé et sauvage, en fin de compte, il apparut que la chose n'en valait pas la peine, et on fit la paix avec le roi Ramasoramandresy. Ça ne voulait pas dire que les Français étaient pour autant les bienvenus.

Ť Bref, ça ne va pas ętre une partie de plaisir.
- Je m'en doutais un peu. Mais nous devrions tout de męme pouvoir monter une expédition discrčte pour voir qui sont ces mystérieux Chinois. Peut-ętre pouvez-vous vous renseigner auprčs de vos collčgues, ŕ Paris ?
- Je vais câbler de ce pas. Mais pour l'instant, ce n'est pas ce qui nous préoccupe. Demain, une longue route nous attend, je vous souhaite donc une bonne nuit.
- Soyez prudent, Commissaire, les rues sont peu sűres !
- N'ayez crainte, j'ai pris un pistolet au commissariat, et en outre, j'ai ma canne ! Car en plus de la savate, je suis expert en canne française.
- Excellente chose, Commissaire. Bonne nuit et ŕ demain. ť
Lorna et Jack devisčrent encore un moment dans la chambre de ce dernier, échangeant des impressions sur leur expérience de l'Afrique et des intrigues qui s'y déroulaient. Puis Lorna, assise au bord du lit, proposa :
Ť Il commence ŕ se faire tard, n'est-ce pas ?
- Onze heures et huit minutes ŕ ma montre, et elle est toujours ŕ l'heure.
- C'est donc l'heure de se coucher.
- Ce serait prudent en effet, car comme l'a signalé le Commissaire, nous partons demain pour la jungle, ce qui risque d'ętre éprouvant.
- J'avoue que toutes ces émotions m'ont laissée pantelante, je crois que je perds mes moyens, Jack.
- Une raison de plus pour se mettre au lit.
- En effet, Jack. Ah, quelle est ma bonne fortune d'ętre ŕ vos côtés, moi, une faible femme perdue dans ces tribulations meurtričres... Quel soulagement de pouvoir compter sur un vrai gentleman.
- Vos compliments me vont droit au cœur, Lorna. Bien, allons nous coucher.
- En effet.
- Ce serait bien.
- Voilŕ.
- Alors bonne nuit.
- Bonne nuit Jack. ť
Et elle sortit dans le couloir, se demandant si au cours de toutes ces années passées ŕ Hollywood, elle avait déjŕ observé un cas plus avancé de pédérastie.

8 - Les fouilles de Diayema

Sur la carte, Diayema n'était qu'ŕ cent vingt kilomčtres au sud-est de Boma. Mais il fallut presque toute la journée aux trois camions Berlier empruntés ŕ la gendarmerie locale pour faire le trajet, en raison du retard du bac, du mauvais état de la piste jusqu'ŕ Adiambono, puis de l'absence de celle-ci jusqu'ŕ Diayema. Aprčs avoir émergé des marécages et traversé des broussailles clairsemées, ils avaient émergé dans la savane d'un plateau surplombant la vallée du Congo, et progressaient ŕ plus vive allure sur ce terrain dégagé oů paissaient buffles, antilopes et girafes sous l'œil intéressé de quelques groupes de lions. La région, il faut dire, avait été peu mise en valeur, de telle sorte que si l'on n'était qu'ŕ quelques heures d'un port moderne, on était déjŕ au cœur de l'Afrique la plus sauvage et la plus éternelle, et l'on ne se serait pas plus étonné que ça de tomber sur une tribu d'anthropophages n'ayant jamais vu d'homme blanc. Maintenant prévenus contre la détermination de leurs ennemis, ils avaient pris avec eux en renfort un détachement armé important composé de quatre policiers en uniformes, six gendarmes et surtout un peloton entier de tirailleurs sénégalais, avec une mitrailleuse lourde, deux mortiers de campagne et des munitions pour tenir un sičge.
Ť Tout ceci est-il absolument nécessaire, Commissaire ? Demanda Lorna.
- Prudence vaut mieux que sérénité, et vertu est mčre de persévérance, ma jeune amie ! Chez les Terrassol, on fait parfois des erreurs, mais jamais deux fois la męme. Ainsi, je fais le serment solennel devant vous, et croyez que ma parole est connue comme étant fiable, le serment solennel donc de ne plus jamais sous-estimer les adversaires qui sont les nôtres. Nous savons qu'ils ont la maîtrise des airs, nous les soupçonnons d'avoir investi les mers, et nous les avons vus ŕ l'œuvre au cœur męme d'une cité de l'Empire Français, qui sait ce que ces diables étrangers peuvent encore inventer pour nous nuire. Je connais leur fourberie et leur absence de scrupules, et męme si les moyens que j'emploie semblent un peu disproportionnés par rapport ŕ ce que nous avons vu hier ŕ Boma, je préfčre en faire trop que pas assez.
- Voici qui est sagement parlé, Commissaire, approuva Jack. Vous autres Européens pęchez souvent par excčs de prudence, certains diront de pusillanimité. Mais je vois avec satisfaction que vous n'ętes pas de cette trempe et que vous avez l'étoffe d'un homme d'action.
- Venant de vous, ce compliment me touche. En outre, j'ai câblé nos mésaventures ŕ mes supérieurs, ŕ Paris, je ne vous cachera pas qu'ils prennent la situation trčs au sérieux, et m'ont promis le renfort de gros moyens. Chez nous, on ne rigole pas avec la souveraineté nationale. Ah, mais on dirait que nous approchons. Le site des fouilles est cet étrange tertre que vous distingues lŕ-bas, surmonté de ces pierres dressées.
- Ce lieu produit sur moi une étrange impression.
- Les indigčnes appellent ces lieux Ť la pirogue céleste ť dans leur langue. D'aprčs ce qu'on m'en a dit, leur campement est juste au pied de cette éminence.
- Quel genre de découverte a-t-on faites ici pour que des scientifiques de Paris fassent le déplacement jusqu'ŕ ce lieu retiré ?
- J'avoue l'ignorer, je suis policier, pas universitaire. Je gage que le professeur Mendoza se fera un plaisir de vous éclairer. ť
Mais le professeur Mendoza n'allait pas éclairer grand monde, en tout cas pas sans le secours d'une séance de spiritisme.

L'affluence des animaux dans la zone trouvait maintenant une explication dans le triste spectacle qui s'offrit ŕ leurs yeux d'un campement livré au massacre. Ils semblait qu'un cataclysme s'était soudainement abattu sur l'expédition Mendoza, balayant vies comme matériel. Les véhicules n'étaient plus que carcasses noircies et fondues de façon grotesque, les tentes avaient été jetées ŕ terre et leur contenu, mobilier, instruments scientifiques et collections d'antiquités, jonchaient le sol alentour, brisés avec une maniaque constance. Quand aux membres de l'expédition eux-męmes, est-il utile d'en dire davantage ? Dans sa grande miséricorde, la terre d'Afrique était prodigue en charognards qui avaient emporté les chairs avant qu'elles ne gonflent et ne se putréfient, dispersant les os dans la savane, et leur conférant, étrangement, une étrange dignité naturelle.
Ť Ne regardez pas, Lorna, ce n'est pas un spectacle pour une femme ! ť
L'exclamation de Jack arriva bien trop tard, il y avait belle lurette que la malheureuse avait défailli et que Terrassol lui prodiguait quelque réconfort.
Aprčs qu'ils l'eurent transportée dans les camions, Terrassol fit disposer ses hommes autour du campement avec la consigne de ratisser tout le périmčtre ŕ la recherche d'un indice. Il était inutile de les appeler ŕ la circonspection, aussi fut-ce ŕ pas de loup et Lebel au poing qu'ils exécutčrent les ordres. Pendant ce temps, lui et ses pandores explorčrent le camp ŕ la façon policičre. Il ne fallut qu'une heure pour confirmer ce qu'ils soupçonnaient.
Ť Il devait y avoir une dizaine d'hommes tout au plus, ils sont arrivés du côté de la piste d'aviation, sans doute de nuit. Ils se sont approchés par lŕ, se sont regroupés derričre ces taillis que vous voyez ici, et ont bondi sur les malheureux qui furent sans doute massacrés dans leur sommeil. Ils ont commencé par tuer tout le monde, et ont achevé les blessés comme en témoigne les impacts de balle ŕ la base du cou que nous avons observé sur la plupart des victimes.
- Ça ressemble ŕ une opération militaire.
- Oui. Je crois qu'il n'y a pas besoin d'en dire plus. Une telle sauvagerie, une telle lâcheté contre des scientifiques sans défense porte indubitablement la marque du boche. D'aprčs l'état des restes humains, ça a eu lieu il y a deux jours.
- Ça a donc eu lieu juste aprčs ou juste avant que moi et miss Dale ne fassions connaissance avec cet avion Allemand.
- Ma foi, vous avez raison. Nous sommes sur la bonne piste, poursuivons notre enquęte.
- Je crains hélas qu'il ne faille remettre, car la visibilité baisse déjŕ.
- C'est vrai, le soir tombe. Lieutenant ! Lieutenant ! Que diriez-vous de bivouaquer ici ? ť

Pendant ce temps, dans une cave lugubre ŕ l'emplacement inconnu, sous la lumičre cruelle d'une ampoule pendant du plafond, sur une chaise de bois, nu comme un ver, était attaché Li Xuenbing. Il venait de subir une rude correction de la part de ses compagnons, sans que le regard charbonneux de miss Wang ne tressaille. Les yeux de celle-ci s'étaient rétrécis ŕ l'état de deux fentes inclinées, comme il lui arrivait souvent lorsqu'elle tirait sur son fume-cigarette en jade gris. Li Xuenbing n'avait pas imploré pardon. D'une part parce qu'il était courageux, d'autre part parce qu'il savait que c'était inutile, il aurait eu plus de chances en suppliant un crocodile.
Ť Je suis déçue, monsieur Li, je suis extręmement déçue. Je plaçais de grands espoirs en vous. Et mon pčre, lui aussi, vous tenait en grande estime. ť
Il se tut, il n'avait rien ŕ dire.
Ť Messieurs, regardez bien ce qui arrive ŕ monsieur Li. Que cela vous serve d'avertissement ŕ tous. Il a suffi d'une seconde d'inattention, il a suffi d'une maladresse pour que monsieur Li compromette la sécurité de notre organisation. Nous ne tolérons aucune faiblesse, messieurs, c'est ce qui a toujours fait notre force. Nous ne devons jamais relâcher concentration, fut-ce l'espace d'un battement de cil. Nous devons ętre impitoyables envers nous-męmes, car c'est ce qui nous donne le droit d'ętre impitoyables envers les autres. Oh, monsieur Li, pourquoi a-t-il fallu que vous prononciez mon nom devant les ennemis du clan Ruqiu, monsieur Li ? Quel dommage... Je suis vraiment trčs déçue. Monsieur Mong !
- Oui, miss Wang ? ť
Il s'avança alors un colosse, un véritable titan ŕ la face large, au torse puissant et aux membres démesurément musclés, un mongol ŕ en croire ses traits. Il évoquait une montagne, en vérité, par l'impression de force qui émanait de lui. Et en outre, si on discutait un peu avec lui, on s'apercevait aussi qu'il était presque aussi intelligent qu'une montagne.
Ť Monsieur Mong, montrez ŕ monsieur Li ŕ quel point je suis déçue.
- Oui, miss Wang. ť
Il s'avança vers Li, tremblant d'appréhension, se planta devant le malheureux sans défense et prit une grande inspiration. Il leva la main droite, large, énorme, au-dessus de la tęte du pauvre homme terrifié, l'ombre s'étendit sur son visage, telle une araignée géante s'approchant lentement de sa proie emmaillottée, puis il s'exclama :
Ť Elle est déçue beaucoup. Un tas haut comme ça, je crois. Hein miss Wang, c'est ça ? Hein ? ť
Le visage fatigué de Miss Wang tomba dans sa main gauche gantée de noir en signe d'extręme lassitude.
Ť Tuez-le, monsieur Mong. Juste, tuez-le. ť

Pendant que certains des hommes préparaient le camp et le dîner, les autres rassemblčrent tous les ossements qu'ils purent trouver, et les placčrent avec respect dans une fosse qu'ils recouvrirent de terre. Une fois que le chacal et le vautour ont rongé les chairs, il est impossible de distinguer le blanc du noir, le professeur d'université du berger recruté pour creuser le sol, aussi laissa-t-on aux tirailleurs qui avaient de la religion – en l'occurrence, musulmane – le soin de dire quelques mots, de chanter une complainte et de danser sur la tombe. Puis on passa ŕ table, dans une ambiance que l'on imagine peu enjouée.
Ť Et bien sűr, aucun document qui explique ce que ces savants étaient venus chercher ici. Il faudra que je me renseigne auprčs du Ministčre, ŕ Paris.
- Je pense que nos adversaires ont dű faire ça pour brouiller les pistes.
- Certainement. Dix hommes en armes, tout de męme, ça en fait du monde.
- Oui commissaire ?
- Je me disais, c'est surprenant qu'une troupe Allemande puisse passer inaperçu. Supposons qu'ils aient abordé prčs des côtes, il leur aura fallu crapahuter prčs de soixante kilomčtres ŕ travers la jungle hostile. C'est un beau baroud.
- Pas nécessairement. Peut-ętre s'agissait-il de parachutistes. Un avion les aura largués lŕ de nuit... voyez, la lune est assez grosse en ce moment, les circonstances permettent ce genre d'opération. Le terrain d'aviation, juste derričre le camp, aurait fait un point de repčre idéal, parfaitement visible et dégagé.
- C'est de lŕ que provenaient les traces ! Mais pour le retour ?
- Aprčs qu'ils auront accompli leur triste besogne, ils auront appelé l'avion par radio, qui se sera posé en sűreté, guidé par quelques fanaux qu'ils auront apportés pour l'occasion.
- Ça se tient, ma foi. Un beau plan de scélérats !
- Et si nous allions enquęter sur place ? Peut-ętre trouverons-nous des restes de parachute ou des traces d'atterrissage pour conforter notre thčse.
- En pleine nuit ? Ça peut attendre demain.
- Je crains que non. En effet, si nous avons raison, nos boches sont loin ŕ l'heure qu'il est. En revanche, si nous ne trouvons rien, ça voudra dire qu'ils auront peut-ętre fait comme vous le disiez, ŕ savoir ŕ pied par la brousse. Dans ce cas, ŕ moins qu'ils ne soient particuličrement bons marcheurs, ils sont sűrement encore quelque part dans la nature, ŕ crapahuter. N'oubliez pas qu'ils sont en terrain hostile, qu'ils doivent porter du matériel et qu'en outre, ils doivent ętre discrets ! Ça doit les ralentir terriblement.
- On pourrait alors les intercepter au sortir du bois ! Ou mieux, intercepter le navire chargé de les récupérer ! Et de lŕ, remonter jusqu'ŕ notre porte-avions ! Vous avez raison Capitaine Whiskers, pas de temps ŕ perdre.
- Oui, mais il y a quand męme quelque chose qui m'étonne sur cette piste.
- Quoi donc ?
- Je comprends tout ŕ fait qu'une expédition scientifique perdue dans des régions aussi hostiles ai besoin d'un ravitaillement par air, ce qui les a poussés ŕ débroussailler cette bande de terrain.
- C'est la logique męme.
- Mais dans ce cas, pourquoi est-ce qu'on s'est tapés une journée entičre de camion tape-cul alors qu'en vingt minutes de vol, je vous posais ŕ comme une fleur ?
- Ah, euh... Eh bien, il y a une explication tout ŕ fait logique ŕ ça.
- Et qui est ?
- Et qui est que j'y ai pas pensé. Allez, en route, retournons ce champ de luzerne de fond en combles ! ť

Et c'est comme ça qu'ŕ prčs de neuf heures du soir, les armes ŕ la main et la lampe torche dans l'autre, nos deux compčres, suivis de miss Dale qui s'estimait plus en sécurité aux côtés de ses héros, et d'une demi-douzaine de volontaires, se mirent ŕ remonter la piste en quęte d'indices. Ils trouvčrent bien les traces d'atterrissage d'un certain nombre d'aéronefs, mais sans pouvoir déterminer d'oů ils provenaient, car sur la terre desséchée, męme l'œil exercé et la science aéronautique du capitaine Whiskers ne parvenait ŕ distinguer la trace de pneu allemande de la française.
Sous la lune généreuse de ses rayons, la rude terre d'Afrique paraissait ętre issue de la fantasmagorie d'un de ces peintres avant-gardistes qui faisaient scandale au salon de Paris. Chaque détail de la végétation, du relief, se dessinait avec une précision accrue, des ombres improbables embrassaient le sol clair tels de mortels reptiles et du bruissement de la savane, si assourdissant dans la journée, on n'entendait plus que la stridulation des cigales, le zinzulement des moustiques, le croondage des fourmis et le glapissement de quelque chacal.
Soudain, il y eut un bruit dans les fourrés, en lisičre de la piste. Un animal ? Non, la course était humaine. Jack se lança aussitôt ŕ sa poursuite.

9 - Armistice

Le fuyard était grand et élancé, et il mettait dans sa course une énergie peu commune, de telle sorte que Jack avait du mal ŕ le suivre. Du reste, redoutant une embuscade de quelque comparse ou une volte-face inattendue, il évitait de trop se rapprocher, préférant s'économiser pour produire son effort lorsque sa proie serait épuisée. Ce qui n'allait sans doute pas tarder car, contre toute logique, l'homme avait pris le parti de remonter directement le long de la pente, pour tout dire, il gravissait l'étrange colline en esquivant les buissons et en sautant de pierre en pierre avec une belle aisance. La peau sombre et couverte de sueur du gaillard luisait sous la lune, largement visible car il était nu ŕ l'exception d'une sorte de pagne. Pourtant, aprčs deux cent mčtres environ, il commença ŕ présenter les premiers signes de l'exténuation et notre héros se dit que l'affaire se présentait bien. Il en était déjŕ ŕ préparer son plaquage quand l'individu bondit prestement depuis le blanc promontoire d'une plaque rocheuse. Si tous ses sens n'avaient pas été en alerte, notre brave aviateur aurait sans doute poursuivi sa route et serait alors tombé dans le profond ravin dissimulé dans l'ombre, au risque de se briser un membre ou de se fendre le crâne. Il ne put totalement s'arręter ŕ temps, mais en glissant sur l'éboulis, il parvint en bas de l'orničre sans trop de dommages. Il perdit quelques secondes ŕ escalader l'autre versant, mais si le ličvre humain avait conforté son avance, il n'avait pas totalement semé son poursuivant. Jack se remit donc en chasse, exalté par le danger, et s'enhardit ŕ tenter une progression plus audacieuse, tandis que sa proie se faisait plus hésitante, sans doute essoufflé par sa course ŕ flanc de colline. L'homme, en effet, s'arręta au sommet de l'éminence, s'appuya sur ses genoux pour reprendre haleine, puis regarda autour de lui, désemparé. Entendant la cavalcade de l'Américain ŕ sa poursuite, il se retourna tout ŕ fait, puis s'esquiva sur la droite en direction de formes sombres et indistinctes. Jack vit alors que le terrain avait été retourné, creusé de rectangles profonds et réguliers, parfois agrémentés d'échelles : de toute évidence, ils se trouvaient maintenant sur le site des fouilles de Diayema.
Ils étaient maintenant assez proches pour distinguer ŕ la lumičre lunaire trois édifices de petite taille, ŕ la destination inconnue. S'adossant ŕ l'un d'eux, le fuyard, de toute évidence ŕ bout de forces, s'empara d'un outil qui gisait ŕ terre, une pelle de chantier, puis la leva d'un geste menaçant en direction de Jack. Ce dernier recula au bord d'une fosse voisine, puis son pied buta contre une échelle de bois d'environ deux mčtres de long, qu'il empoigna pour en faire une arme défensive. Car certes, notre héros avait pris soin de se munir d'un pistolet Ť modčle 1935 ť emprunté aux gendarmes avant de partir crapahuter dans la savane, mais contre un adversaire aux abois et réduit ŕ de si pičtres armes, il aurait été peu élégant de sortir l'artillerie.
Lorsque Jack s'avança, l'homme se lança dans un assaut furieux et désespéré, mais il était de toute évidence meilleur ŕ la course qu'ŕ l'escrime, car aprčs deux coups arrętés par la robuste échelle de bois, il lâcha sa pičtre hallebarde et, mű sans doute par l'énergie du désespoir, se lança courageusement ŕ main nue contre Jack, qui le mit ŕ terre et le maîtrisa sans coup férir ŕ l'instant męme oů le reste de la troupe les rejoignait.
Ť Toi y'en a pris, toi y'en a parler ! Si toi dire ce que tu sais, l'homme blanc sera bon avec toi. Tu auras du miam-miam !
- Ngh... ngh... fit le malheureux, visiblement aux prises avec la plus effroyable angoisse qui, conjuguée ŕ la couse, lui interdisait de répondre.
- Toi parler, ou sinon, je serai trčs colčre et je ferai chanter le bâton-tonnerre...
- Mais parbleu, répondit l'autre en reprenant rapidement ses esprits ainsi que son souffle, vous n'ętes pas Allemand ?
- Euh... non, répondit Jack. Moi venir d'un grand pays au-delŕ des mers, et mon ami policier Français.
- Dieu soit loué ! Vous ętes enfin venus ŕ mon secours !
- Content te rendre service.
- Néanmoins, mon ami, vous devriez prendre quelques cours de grammaire et de syntaxe. Votre vocabulaire et passable et votre prononciation fort correcte - si l'on passe bien sűr votre déplorable accent yankee - vous semblez toutefois peiner ŕ formuler des phrases cohérentes, ce qui peut ŕ la longue s'avérer pénible pour vos auditeurs et éventuellement vous porter préjudice dans votre carričre, quel que puisse ętre votre profession par ailleurs. Je gage qu'un séjour dans une école de français vous serait un investissement des plus profitables, permettez-moi de vous conseiller l'académie Gilles Roussel, ŕ Paris, qui prodigue un enseignement des plus...
- Vous n'ętes pas un indigčne ?
- Nous sommes tous indigčnes de quelque part, monsieur, dans mon cas, on peut dire que je suis un indigčne Lyonnais. Ah, je comprends votre méprise. Il est vrai que pour vous autres Américains, un homme de couleur est forcément une sorte de demi-sauvage ŕ peine sorti de la préhistoire, n'est-ce pas ?
- Mais je ne...
- Je ne souhaite pas discuter plus avant avec un rustre de votre sorte. Il y a un Français ici, babilliez-vous tantôt ? Ah, le voici ! Monsieur, vous me sauvez !
- Monsieur ?
- Armistice Lavanture, Docteur Armistice Lavanture, Chargé de Recherche en anthropologie comparée ŕ l'Université de Lyon, et je le crains, dernier survivant de l'expédition Mendoza.
- Commissaire Divisionnaire Valentin Terrassol, Police Nationale.
- Un fonctionnaire ! Quasiment un collčgue... Ah, je l'avoue, c'est la premičre fois que je vois avec si grand plaisir un policier se pencher sur mon cas.
- Et pour ma part, je suis ravi de rencontrer quelqu'un encore en vie pour nous expliquer ce qui s'est passé dans cette ténébreuse affaire.
- Ténébreuse, elle l'est aussi pour moi, hélas. Écoutez le récit de l'absurde tragédie qui se déroula ici voici deux jours. ť

Soyez sans crainte, je vous épargnerai le style ampoulé de ce verbeux universitaire. Je ne suis pas du genre ŕ vous perdre en circonlocutions et périphrases stériles, et pour tout dire, délayer la progression de l'intrigue en considérations oiseuses autant que superfétatoires. Ces procédés faciles, hélas courants chez les plumitifs médiocres ŕ la mode en ce moment, m'inspirent en effet trop de mépris lorsque je les rencontre pour vous les infliger ŕ mon tour. Quoi, moi, je tirerai ŕ la ligne ? Pouah ! Plutôt cesser céans d'écrire pour me consacrer au repassage ou ŕ la cuisine ! Car j'ai faite mienne la devise de l'Olympique de Marseille : Droit au but ! Or donc, et pour en revenir ŕ l'os du récit, voici en substance ce que Armistice Lavanture raconta ŕ nos amis essoufflés.
Trois jours plus tôt, un petit avion s'était posé sur la piste. Un mystérieux Chinois en était sorti, de toute évidence, le professeur Mendoza l'attendait fébrilement, ils s'étaient immédiatement enfermés dans sa tente. Ils avaient eu des mots, semblait-il, puis ils s'étaient calmés. Au bout d'une heure, le Chinois était ressorti de la tente, puis était monté sur la colline avec Mendoza pour voir l'avancée des fouilles. Le soir tombait alors, le professeur avait sonné la fin de la journée et congédié tout le monde avant qu'ils ne s'isolent ŕ nouveau dans la grande cabane. Ils n'en étaient pas encore redescendus quand la mort et la désolation s'étaient abattus sur le camp : des hommes en uniforme avaient surgi et craché le feu, achevant impitoyablement les blessés. Pour sa part, Lavanture avait eu la bonne idée de s'éloigner pour répondre ŕ un appel de la nature et, comprenant la situation, n'avait pas souhaité jouer les héros et s'était éloigné aussi discrčtement qu'il l'avait pu. Il avait vu aussi quel sort ces hommes – sans doute Allemands – avaient réservé au professeur Mendoza, qu'ils avaient capturé et supplicié horriblement avant de l'achever d'une balle dans la nuque. Ils cherchaient quelque chose, assurément, quelque chose qu'ils ne trouvčrent nulle part, car ils fouillčrent le camp sans succčs. Mais alors qu'ils allaient monter sur le lieu des fouilles, le bruit d'un moteur retentit : le Chinois, de toute évidence, avait échappé aux recherches et avait profité de l'obscurité pour prendre la tangente dans son avion. Sans doute ce fameux asiatique avait-il emporté ce que les autres étaient venus chercher, car dčs qu'il fut parti, le chef passa un appel radio et fit mettre le feu aux broussailles autour de la piste pour la délimiter. Une heure aprčs, un avion se posa pour tous les prendre.

Ť Et voilŕ, c'est tout ce que je peux vous dire. Mais qui étaient donc ces vils assassins ?
- Sans doute des agents du Reich, docteur, expliqua Terrassol. Nous craignons d'avoir affaire, non pas ŕ un quelconque parti d'aventuriers motivés par l'appât du gain, mais ŕ l'état Allemand lui-męme !
- Horreur ! C'est donc la guerre !
- Ce sera la guerre si nous trouvons les preuves de ce que nous avançons, ou du moins ŕ défaut de guerre, ils devront s'expliquer.
- Mais j'y songe, s'enquit Jack, que recherchiez-vous sur cette colline ?
- Je ne vois pas en quoi ça vous concerne. Vous vous intéressez ŕ l'archéologie maintenant ?
- Nous pensons que ça a peut-ętre ŕ voir avec l'affaire qui nous occupe. D'aprčs ce qu'on sait, ils sont aprčs les artefacts d'une trčs ancienne civilisation et peut-ętre...
- Ah, je vois, monsieur l'Américain donne du crédit ŕ ces théories fumeuses sur les Grands Ancętres venus du fond des temps apporter leur sagesse ŕ l'humanité ! Monsieur trouve sans doute inconcevable que sur la terre d'Afrique, des hommes noirs aient pu édifier des bâtiments de pierre et non de simples huttes en terre et en bouse de buffle.
- Mais absolument pas...
- De grandes nations nubiennes ont étendu leurs influences sur ces contrées, monsieur ! De puissantes cités, de fiers royaumes et des souverains qui n'avaient rien ŕ envier ŕ vos roitelets et ŕ vos présidents.
- Sans doute mais...
- Et ce n'est sűrement pas un péquenot esclavagiste sorti de sa cambrousse avec encore de la paille entre les doigts de pieds qui va m'apprendre ŕ moi, diplômé de la Sorbonne, ce que c'est que la grandeur du peuple noir !
- Messieurs, messieurs, du calme voyons...
- Mais je ne vous permets pas !
- Vous n'avez en effet rien ŕ me permettre, butor !
- J'ai fait la guerre de 37, moi, monsieur !
- Vous avez dű ętre triste quand vous avez perdu.
- J'ai gagné putain, J'ETAIS NORDISTE !
- C'est vous qui le dites...
- Quelqu'un prendra du café ? J'ai amené un thermos. ť
Aussitôt que Lorna fit son apparition, Jack et Armistice s'aperçurent qu'ils étaient en présence d'une dame et cessčrent leur débat philosophique.
Ť Néanmoins, concéda le docteur Lavanture, il est vrai que les ruines sur lesquelles nous nous trouvons ne présentent aucune similitude avec les cultures Ngovo environnantes. Par ailleurs, l'extensivité de la présence de résidus ferreux et cuivrés sur le site semble indiquer un établissement trčs localisé, peut-ętre uniquement ŕ vocation cultuelle, sans trace d'habitation alentour.
- Et rien de... particulier ?
- Particulier ?
- Qui dépasse le cadre habituel d'une fouille archéologique.
- Hormis l'irruption de nazis meurtriers vous voulez dire ? Non, rien de spécial.
- Et le professeur Mendoza, il ne vous a pas semblé...
- Un grand homme, le professeur Mendoza ! Un esprit supérieur, c'est vraiment une perte irréparable. Il est vrai cependant qu'il avait des habitudes un peu excentriques.
- Du genre ?
- Paranoďa. Cachotteries. Goűt du secret. On le voyait souvent s'isoler dans sa tente et jouer au radio amateur. C'est vrai que sur la fin, il devenait nerveux.
- Et... je parie qu'il allait souvent faire un tour dans la cabane. Non ?
- Mais... Ça alors, Commissaire, comment l'avez-vous deviné ?
- L'instinct du limier, longue expérience. Bien, je crois que nous sommes tous ici du męme avis. Préparons-nous ŕ fouiller cette fameuse cabane. ť

Bien qu'il commença ŕ se faire tard, personne n'avait envie de se coucher avant d'avoir exploré l'édicule suspect. Le commissaire constata la présence d'un épais cadenas, dont le docteur Lavanture n'avait pas la clé. Qu'ŕ cela ne tienne : quelques coups de crosses et, ŕ défaut de briser le robuste mécanisme, ce fut tout un bout de la porte qui sauta, livrant passage ŕ notre enquęteur et ŕ sa lampe de poche.
L'intérieur, cependant, ne présentait au premier abord aucun signe suspect. Le long des murs en planches s'étageaient des artefacts divers issus des fouilles, en bois, en os, en corne, en poterie et męme en métal. Certains semblaient typiquement Africains, chamaniques ou utilitaires, d'autres étaient plus difficiles ŕ identifier. Il y avait des fragments tordus, des choses calcinées reliées ŕ d'autres choses mal assorties par des ligatures étonnantes, des bouts brillants enchâssés dans des objets mous... Męme le docteur Lavanture dut avouer sa perplexité. Il y avait aussi une lourde scie ŕ minéraux, trois coffres de documents soigneusement rangés dans des chemises cartonnées, du matériel de fouillle, des cartes de diverses régions d'Afrique et d'ailleurs, ainsi qu'un scaphandre pour plongée en eau profonde, avec ceinture de plomb et bottes lestées.
Ť Seigneur, Docteur, venez voir, qu'est-ce que c'est que ça ?
- Eh bien, vous voyez Commissaire, c'est un scaphandre.
- Et ça ne vous semble pas étrange ?
- En quoi ?
- En pleine savane ? Un scaphandre ?
- Pour se protéger des moustiques, peut-ętre, que sais-je.
- Mais vous avez bien une idée de la raison pour laquelle le professeur Mendoza avait apporté un scaphandre dans cette cabane ? A quoi cela lui pouvait-il bien servir ?
- Mais je vous assure que j'en sais autant que vous, Commissaire ! C'est la premičre fois que je rentre dans cette pičce ou que je vois ce scaphandre.
- C'est trop fort ! Mais ŕ quoi donc cela pouvait-il bien servir ?
- Surtout, nota Jack, qu'un tel engin n'est d'aucun secours sans son compresseur pour lui insuffler de l'air.
- Tiens, mais vous avez raison ! Oů donc peut ętre caché le compresseur maintenant ? Ah j'enrage ! Quelle énigme !
- Peut-ętre, hasarda le Docteur Lavanture, le professeur Mendoza craignait-il que les fouilles ne fussent inondées, comme cela arrive parfois, auquel cas un tel scaphandre aurait été utile... pour... je ne sais moi, fouiller la boue ?
- Comment ce chantier pourrait-il ętre inondé, nous dominons la savane de vingt mčtres au moins !
- C'est vrai, vous avez raison. De toute maničre nous sommes ŕ la saison sčche, et ŕ moins d'un déluge...
- Peut-ętre, se demanda Jack avec l'index sur les lčvres, peut-ętre l'étanchéité de la combinaison devait-elle le protéger contre quelque émanation toxique, ou bien contre certains insectes qu'il craignait de rencontrer.
- Un masque ŕ gaz assorti d'une tenue d'apiculteur seraient plus pratiques pour ce genre d'usage, il me semble.
- C'est drôle, songea Lorna, il est bizarrement rangé.
- Comment ça ?
- Eh bien, si je devais ranger un scaphandre, ce qui ne m'est jamais arrivé, je crois que je démonterai le tout, je plierai la combinaison en caoutchouc, je mettrai le casque par-dessus et les bottes et la ceinture ŕ côté. Comme ça, ça fait un petit tas compact, vous voyez, et puis ça prend moins la poussičre, ça ne risque pas de s'user ou de prendre un accroc. Alors que lŕ, elle est toute montée, pendue ŕ des clous au milieu du mur.
- Peut-ętre que Mendoza n'a pas eu le temps de la ranger proprement.
- Mais comment l'a-t-il amenée ici ? Toute montée ? Sűrement pas, je crois qu'il l'a transportée dans une malle, donc démontée, puis qu'il a fait exprčs de la monter, de mettre ces clous dans le mur, et d'accrocher la combinaison.
- Vous avez raison, miss Dale, c'est tout ŕ fait pertinent ! Et moi qui suis dans la police depuis trente ans, je ne l'avais pas vu !
- C'est sans doute parce que vous avez une femme qui vous range vos affaires, et que ce genre de détails vous échappe donc.
- Mais pourquoi faire ça ? C'est encore plus mystérieux. C'est comme une mise en scčne. Comme si par-delŕ la mort, il voulait nous dire quelque chose... Mais quoi ? Pourquoi es-tu lŕ, macabre relique ?
- Pour faire parler les cons.
- Plait-il, Docteur ?
- C'était l'expression favorite du professeur Mendoza. Il disait toujours ça quand on l'interrogeait de trop prčs sur ses affaires.
- Voici qui n'est gučre poli pour un membre du corps académique !
- C'était assez surprenant en effet, car c'était par ailleurs un homme courtois. Je pense que par ces vulgarités, il souhaitait détourner notre attention du sujet qui nous préoccupait. Il faisait diversion en somme.
- Diversion... dit alors Jack. Mais oui, je comprends maintenant ! Ce scaphandre n'est lŕ que pour capter notre attention ! Ce n'est qu'un objet incongru placé ici pour que nous nous interrogions ŕ son sujet, tandis que quelque part par lŕ se cache ce que nous ne devons pas trouver !
- Ah, tout s'expliquerait en effet ! Vite, qu'est-ce qui vous semble étrange ici, hormis cet épouvantail grotesque ? Regardez bien ce qui n'est pas ŕ sa place, le moindre objet, le moindre indice...
- Pourquoi le moindre ? Triompha le Docteur. Mon Dieu, mais j'ai trouvé ! C'était énorme et c'était sous nos yeux depuis le début. Regardez cette meule !
- Oui, et bien ?
- Ça crčve les yeux voyons, Commissaire ! C'est une scie pour couper des pierres, c'est utilisé pour analyser les minéraux, préparer des lamelles microscopiques, faire des coupes planes.
- Et alors ?
- Nous étions une expédition archéologique, Commissaire. Pas minéralogique. Ce genre de matériel ne pouvait nous servir ŕ rien.
- Tudieu !
- Démontons ce mécanisme, nous y trouverons peut-ętre...
- C'est inutile, intervint Jack. Regardez la base de cette machine, elle n'est pas fixée et je sens comme un courant d'air qui émane des bords. Lŕ encore, ce n'est qu'un leurre du professeur Mendoza pour nous perdre ! Ce n'est pas la meule qui est importante, mais ce qu'il y a dessous... Aidez-moi ŕ la pousser par ici. Han ! Soulez, Commissaire, Ah, qu'elle est donc lourde !
- Vous aviez raison ! Une trappe !
- Nous voici ŕ pied d'œuvre. Qui passe en premier ? ť

10 - Le professeur Mendoza

Sans doute dans les premiers jours de l'expédition, le Professeur Mendoza était-il tombé par hasard sur cette excavation, et l'avait-il dissimulée sous le couvert d'une modeste cabane de chantier. Le trou, ŕ peine suffisant pour livrer passage ŕ un homme, semblait de prime abord naturel, toutefois l'œil exercé d'un géologue aurait trouvé particuličrement curieux la formation d'une grotte dans ce type de terrain, un chaos de roches diverses sans rapport les unes avec les autres. Le boyau était presque vertical, aussi la progression était-elle périlleuse, d'autant que la surface humide des pierres ne facilitait pas les choses. Toutefois, l'étroitesse męme du passage constituait une sécurité, de sorte qu'une fois familiarisés avec ce nouvel environnement, ils purent ŕ loisir s'y déplacer, non sans avoir pris la précaution de laisser derričre eux une corde solidement fixée ŕ un argousier vivace.
Bref, ils descendirent, jusqu'ŕ buter sur un obstacle infranchissable, pour la bonne raison qu'il était en métal. Une sorte de plaque bombée en bronze, semblait-il, ŕ la surface noircie, bosselée, trouée de bulles comme l'une de ces bombes volcaniques projetées des entrailles de la terre. Cependant, on l'avait récemment poli par endroit, de telle sorte que l'éclat cuivré de l'alliage, dans la pénombre du boyau, pouvait dans le faisceau des lampes électriques se confondre avec l'or. Un lacis de lignes parfaitement droites était taillé dans la masse, depuis des éons si l'on en croyait la corrosion ; ces rides se croisaient réguličrement, ne laissant aucun doute sur leur nature manufacturée. S'agissait-il du bouclier de quelque improbable hoplite Africain ?
Ť Mais qu'est-ce qui est donc enterré lŕ ? S'exclama le Commissaire.
- Je n'en ai aucune idée, lui répondit le Docteur Lavanture. Mais ça a dű ętre un travail de titan ! Voyez, nous sommes bien dix mčtres sous terre, il a fallu déplacer des milliers de tonnes de roches pour enterrer cet objet !
- Et selon vous, cette surface métallique s'étend sur quelle superficie ?
- Bien malin qui peut le dire.
- En tout cas, je ne vois rien ici qui justifierait qu'on s'adonne au meurtre, męme si l'esprit sournois de ces maudits boches n'a jamais eu besoin d'un bien épais prétexte pour s'y livrer.
- Alors, que trouvez-vous ? S'enquit Jack qui descendait ŕ son tour dans le minuscule espace.
- Pas grand chose, voyez vous-męme. Rien que cette... Oh, regardez, les lignes ! ť
Les lignes, en effet, gravées dans le bronze ancien s'étaient emplies de perles de lumičre, de menues étincelles bleues scintillant trčs distinctement dans l'obscurité ambiante, et dessinant un fascinant ballet centré autour d'une section de la surface, l'une de celles qui avait été polies récemment. A y regarder de plus prčs, le centre de cette section, formant une étoile ŕ huit branches, était creusé d'une cavité que l'on aurait pu croire due ŕ un choc ou ŕ un défaut d'un moule.
Ť Fascinant, observa le Commissaire. On dirait que plus vous vous approchez, plus la lumičre augmente. Avez-vous une explication ?
- J'en ai une, oui ! ť
Aussitôt, le viril aviateur plongea sa main sous sa chemise et saisit le cristal qu'il avait dissimulé contre son torse puissant.
Ť Bon sang, mais c'est bien sűr ! L'Etoile de Diayema est une clé !
- Qu'est-ce donc ?
- Sans doute la raison pour laquelle vos collčgues sont morts, Docteur. Reculez, mes amis, il y a peut-ętre du danger. ť

L'intrépide aviateur ne fit pas mentir sa réputation et, tandis que ses camarades remontaient de quelques mčtres ŕ l'abri des surplombs rocheux, il se pencha jusqu'ŕ toucher le bronze du doigt. Des ruisselets de lumičre s'écoulaient maintenant des menus chenaux et s'échappaient de la surface corrodée. Son intuition semblait bonne : voici que les évanescentes lueurs s'organisaient en courants, en volutes et en tourbillons qui s'accrochaient au minuscule cristal que Jack tenait dans sa main gantée de cuir. La taille et la forme étaient miraculeusement semblables aux dimensions de la dépression. Sans réfléchir, il l'y déposa bien au centre.
A cet instant précis, les lumičres s'éteignirent.
Quelques secondes de perplexité plus tard, une série de cliquetis fut audible, loin, dans les tréfonds mystérieux de cette mécanique.
Puis, Jack nota la disparition instantanée d'une bonne fraction de la plaque de métal qui le soutenait. Il s'en rendit compte car il tomba en chute libre dans les ténčbres en poussant un petit cri suraigu et totalement ridicule que nous pourrons retranscrire par Ť Yeahiyik ! ť.

Il est toujours déplaisant d'atterrir le visage en premier sur un sol ne métal. Celui-ci était incliné de quelques degrés, et couvert de poussičre. Dans le cône de sa lampe de poche, qui avait chu avec lui, Jack s'aperçut toutefois qu'il se retrouvait maintenant dans une salle assez exiguë et, heureusement pour lui, for basse de plafond, pas beaucoup plus de deux mčtres. Avant de se relever, il rassura ses compagnons d'une bravade aussi niaise que douloureuse, ramassa précipitamment l'Etoile de Diayema, et enfin, s'enquit de savoir si des fois, il n'était pas entouré d'ennemis s'apprętant ŕ l'égorger. Il n'y en avait pas.
Nul ne prononça une parole en découvrant le réduit poussiéreux. Sur la majeure partie de leur surface, certains murs étaient simplement brunis par les ans, les sičcles sans doute, mais encore nets, de sorte que l'on pouvait distinguer les joints entre les plaques. Par endroit cependant, le temps, complice de la corruption, avait trouvé un chemin et corrodé le bronze en épaisses coulées d'oxydation męlées de calcaire. Un des côtés de la salle rectangulaire avait cédé sous la pression de la terre et des blocs de rochers, qui avaient ŕ moitié englouti deux sičges ovoďdes ŕ l'aspect confortable, ainsi qu'une barre de métal doré terminée par deux poignées tordues. Les murs en bon état présentaient des cadrans et des interrupteurs de toutes tailles et de tous aspects. Certains panneaux métalliques étaient tombés, révélant de complexes mécanismes dont le sens échappait assurément ŕ tout le monde. Dans la zone opposée ŕ celle que la terre avait envahie, et qui était légčrement surélevée par rapport au reste, se trouvait une protubérance pouvant évoquer une poignée, ce qui attira l'attention du Commissaire. Celui-ci tira, puis comme rien ne venait, tira plus fermement. La poignée lui resta dans la main, et le panneau tomba en poussičre ŕ ses pieds. A l'intérieur, voici des éons, était plié bien sagement un costume bariolé et encore souple, attendant un propriétaire qui ne viendrait jamais. Il le déplia et en évalua la morphologie.
Ť En tout cas, ce sont des humains qui ont bâti ce refuge. Voyez, cette tenue pourrait m'aller assez bien. Je pense męme que son porteur avait un embonpoint similaire au mien. Je note cependant que la mode a beaucoup changé depuis son époque. Tiens, il portait des lunettes ! Vous avez trouvé quelque chose Capitaine ?
- Regardez cette étrange console. On en trouve de semblable dans les bases de l'US Air Force que j'ai visitées, mais voyez l'écriture dans laquelle sont rédigés ces étiquettes, je n'en ai jamais vue de semblable.
- C'est la langue des Anciens ! S'extasia le Docteur Lavanture. Cette langue dont l'humanité a presque tout perdu, hormis de rares témoignages miraculeusement préservés des outrages du temps.
- De rares témoignages, tels que l'Anneau de Nürburg ?
- Oui, exactement, fit le Docteur, un peu surpris. Vous connaissez l'Anneau de Nürburg ? Vous vous intéressez ŕ l'archéologie, Capitaine ?
- C'est assez récent. Oh mais... voyez, ce petit creux, ici męme, dans la console ! C'est le męme que celui qui garnissait le plafond, en mieux conservé. Je me demande si...
- Attention Jack ! ť
Mais parfois, l'esprit est perturbé par ses propres accčs de frénésie et, sous l'emprise de l'émerveillement procuré par sa propre découverte, il n'écouta pas un mot des avertissements de Lorna et glissa le cristal dans le renfoncement de l'antique console. Aussitôt, elle s'anima d'une vie mécanique, précise et efficace, comme si elle était sortie deux jours plus tôt de l'atelier de ses mystérieux créateurs. Un cône de lumičre blanche transperça soudain les ténčbres, éclairant au milieu de la pičce une figurine d'une trentaine de centimčtres qui n'y était pas la seconde auparavant. Une étrange figurine, transparente et animée, celle d'un homme de race blanche, d'âge assez avancé, aux cheveux gris et rares, et portant d'impressionnantes moustaches. Contrairement ŕ ce ŕ quoi nos compagnons s'étaient plus ou moins attendus, il n'était pas revętu de quelque extravagante et futuriste combinaison de caoutchouc bariolé aux excroissances carnavalesques, mais d'une tenue tout ŕ fait civilisée d'explorateur colonial, n'y manquaient ni les bandes molletičres, ni le casque colonial.
Ť Ça alors, s'exclama Lavanture, c'est le Professeur Mendoza !
- Mais... n'était-il pas mort ?
- Autant qu'on puisse l'ętre ! Il nous apparaît d'au-delŕ des... Attendez, il nous parle. ť
En effet, la voix fatiguée du vieux scientifique se faisait entendre, męlée ŕ un grésillement semblable ŕ celui d'un gramophone.
Ť J'y suis, s'extasia Lavanture, c'est de la télé-vision ! Les Allemands ont récemment présenté un systčme semblable, permettant de transmettre une image aussi facilement qu'on le fait pour le son ŕ l'aide du téléphone ou de la TSF !
- Chut, on essaie d'écouter ce que dit Mendoza.
- ...c'est probablement que je serai mort, fatal destin que m'aura infligé un ennemi implacable. Je vous demande donc, monsieur Ming, de bien vouloir remettre ce cristal ŕ notre ami maître Wang, il saura quoi en faire. Mais je dois vous mettre en garde : mon adversaire, qui est maintenant le votre, est un ętre retors, d'une grande malveillance, et dont l'intelligence le dispute ŕ la folie ! Quoi qu'il advienne, jamais le Professeur Bosch ne doit mettre la main sur le cristal ! Dieu seul sait quelles abominations peuvent sortir de ce cerveau dément si jamais il entre en possession de l'Etoile de Diayema, Dieu sait si nous pourrons l'arręter dans sa course ŕ la destruction. Je doute que les nazis eux-męmes aient compris quel péril représente ce fou... Si jamais vous ętes en danger d'ętre pris par eux, si jamais vous risquez de perdre l'Etoile, il vaut encore mieux vous en débarrasser. Oui, moi, un scientifique, je rougis de le dire, mais il est des connaissances qui ne devraient pas ętre données ŕ certains hommes, il est des savoirs funestes qui gagneraient ŕ rester enfouis. Je vous souhaite bonne chance, monsieur Ming, vous en aurez besoin car vous seul pouvez sauver l'humanité de la tyrannie. Fin d'enregistrement. Fin d'enregistrement. Bon, il est oů le bouton sur ce merd. ť
Le silence revint, ainsi que l'obscurité.
Ť Comme c'est poignant. Voyez le courage de cet homme qui, confronté ŕ l'imminence de sa propre mort, a songé ŕ poursuivre son œuvre, quelle que puisse ętre l'œuvre en question.
- Tout ŕ fait, quelle tragédie, et en męme temps, quelle grandeur dans le... Oh, mais regardez, il y a un autre message on dirait. ť
L'appareil se ralluma, et le cône de lumičre bleutée réapparut, projetant cette fois la silhouette d'une jeune fille un peu potelée mais néanmoins ravissante en robe blanche. Elle répétait en boucle la phrase suivante :
Ť Aidez-moi Obiwan Kenobi, vous ętes mon seul espoir. ť
Les compčres se regardčrent en silence, interdits, puis le Commissaire Terrassol se racla la gorge et dit Ť Je suggčre que nous nous concentrions sur l'affaire qui nous soucie présentement et qui est déjŕ assez nébuleuse, parce que si on s'occupe en plus de cette charmante dame, je crains que l'on se disperse un peu. ť

11 - Alphonse Bertillon

Cahin-caha, la Panhard du Commissaire s'avançait dans les rues de Boma encombrées d'étals, de mules et de charrettes, parmi lesquels se dandinaient, orgueilleuses, moult ménagčres aux boubous chamarrés dérangeant les poules et les chiens du bout de leurs sandales (car c'était le jour du marché).
Ť Ah, s'exclama le policier, j'enrage de devoir laisser l'Afrique derričre nous alors que ce maudit porte-avion rôde encore dans les parages !
- Malheureusement, ni mes patrouilles aériennes, ni celles de l'Armée de l'Air n'ont donné le moindre résultat. Je pense qu'ils ont dű prendre le large, ces lâches, dčs qu'ils se sont su démasqués ! Songez que depuis notre mésaventure aérienne, aucun aéronef suspect n'a plus été repéré au-dessus de la région.
- Vous avez raison, Jack, ils ont dű prendre la tangente.
- Et ces affreux Chinois ? Demanda Lorna, assise ŕ l'arričre. Pensez-vous qu'il soit vraiment prudent d'aller ŕ leur rencontre ? Aprčs tout, la derničre fois que nous les avons rencontrés...
- Ce n'est gučre prudent, en effet, mademoiselle Dale, exposa le docteur Lavanture. Nonobstant, compte-tenu des circonstances, il n'y a d'eux que nous pourrons tirer les éclaircissements qui s'imposent.
- Mais docteur, pour quelle raison nous suivez-vous ? Aprčs tout, cette affaire ne vous concerne pas. Vous souhaitez venger vos amis ?
- La vengeance, mademoiselle, est malséante ŕ l'homme de science. Non, je cherche les réponses aux questions primordiales qui m'ont fait me lancer dans les humanités. Qui sommes nous ? D'oů venons-nous ? Pourquoi les civilisations humaines, si dissemblables dans leurs apparences, sont-elles pourtant profondément similaires ? Y a-t-il eu, ŕ la racine de notre espčce, un événement fondateur, une civilisation-mčre, génératrice de nos langues, nos coutumes et nos religions ? Voici ce qui me meut, mademoiselle : la quęte du savoir. Cependant, j'ignore pour quelle raison vous tenez tant ŕ nous suivre.
- Eh bien, je n'ai rien de mieux ŕ faire, puisque le tournage du film est annulé.
- Ah bon.
- Tenez, fit le Commissaire, nous voici enfin arrivés ŕ l'aérodrome. ť
Mais un colporteur de Nolo ayant fait du rentre-dedans ŕ un kebab ambulant, ce qui avait occasionné la survenance d'un embouteillage monstre, qu'ils évitčrent tout simplement en faisant les derničres centaines de mčtres ŕ pied.
Ť Bien des mystčres restent en suspens dans cette affaire, dit alors le Commissaire. Espérons que nous trouverons ŕ Madagascar plus de réponses que de questions.
- Oui, et ŕ ce propos, nota Jack, j'espčre que votre avion sera discret, car je crois savoir que les relation entre Madagascar et la France sont toujours tendues. Il faudra agir dans la clandestinité.
- Et la célérité, Capitaine, et la célérité !
- Ils sont agaçants, ces moustiques, se plaignit Lorna.
- Certes, certes, c'est l'Afrique. Avez-vous prévu un terrain d'atterrissage ?
- Eh bien, ce n'est pas exactement une piste. Nos services ont repéré une zone, au sud de Diego Suarez, qui sera propice ŕ notre arrivée. Des partisans de la France devront nous y attendre. Je suppose que vous savez piloter un planeur ?
- Il m'est parfois arrivé de poser un avion avec un moteur en panne, on peut considérer que c'est un planeur. Mais je me demande comment vous comptez nous faire traverser toute l'Afrique et une bonne partie de l'Océan Indien dans ce genre d'engin.
- Eh bien... Oui Lorna ?
- Non, c'est ce bourdonnement incessant, ça me rend folle. On dirait que ça augmente de minute en minute.
- N'y prętez pas attention. Donc, pour ce qui est de votre avion lŕ, il faudra qu'il soit particuličrement discret...
- Ai-je parlé d'avion ?
- Oh my... god...
- Qu'y a-t-il encore, Lorna ? Pourquoi ces moustiques vous préoccupent-ils tant ? ť
Mais il n'y avait pas que Lorna que les moustiques préoccupaient. En l'espace de quelques secondes, tous les occupants de la rue s'étaient tus et, cois autant qu'incrédules, ouvraient des yeux ronds. Le grondement sourd emplissait maintenant les ruelles d'une palpable terreur. Puis, le responsable de ce vacarme fit son apparition, lentement, majestueusement, au-dessus de la ligne approximative des toits branlants et brűlés par le soleil. Et s'il volait bien, ŕ moins qu'il ne se fut agi d'un surprenant spécimen de trois cent mčtres de long, ce n'était certes pas un moustique.
Ť Ah, fit le Commissaire avec contentement, on dirait que notre véhicule est arrivé. Venez, mes amis, pressons le pas, nous pourrons assister au spectacle de l'amarrage, qu'on m'a dit des plus surprenants. ť
Et dans le ciel, le titanesque dirigeable aux couleurs de la Police Nationale émit un long jet d'eau avant d'amorcer sa manœuvre d'approche.

La complainte de Noël Trouvé
Interprété par Bergerine Marsupiaud
Paroles de Gustave Didis
Sur une musique de Rémi Lure


Quand on est un enfant d'l'assistaaaance
On finit rarement dans la finaaaaance
Quand on a grandi dans la misččččre
C'est pas banal qu'on devienne notaiiiire
Quand on a jamais vu ses pareeeeents
C'est commun qu'on devienne un hareeeeng
Mon Noël a grandi comme un rat
C'est com'ça qu'il est dev'nu malfrat.

(refrain)
Il n'avait plus de papa
Il n'avait plus de maman
Comme on l'avait trouvé ŕ Noël
On l'appelait Noël Trouvé
Jusque lŕ c'est logi-hi-que

Tout marmot il était pas fortiiiiche
C'était pas la terreur des fortiiiifs
Les gamins lui jetaient des cailloux
Des choux, des hiboux, des coups d'genoux
Alors il a appris la savaaaaaate
Les coups d'surin et puis les croche-paaaaattes
Il a rendu ce qu'il avait priiiis
Et y'en a un qu'il a męme estourbiiii

(refrain)
Il n'avait plus de papa
Il n'avait plus de maman
Comme on l'avait trouvé ŕ Noël
On l'appelait Noël Trouvé
C'est gučre origina-ha-leu

Puis ce fut la maison d'correctioooon
Plus tard, l'Afrique et ses bataillooooons
C'est les Joyeux qui en firent un hooooomme
Un vrai dur, pas un gonze ŕ la gooooomme
Les Bat'd'af c'était l'école du maaaaal
Il fut bon élčve, c'était fataaaaal
Les Bat'd'af c'était l'école du viiiiice
C'est lŕ qu'il se trouva des compliiiiiices

(refrain)
Il n'avait plus de papa
Il n'avait plus de maman
Comme on l'avait trouvé ŕ Noël
On l'appelait Noël Trouvé
C'est assez raisonna-ha-bleu

Et puis un jour il s'est évadééééé
A paname le Noël est rentrééééé
A lui les femmes et la gaudriooooole
Les bagarres et la cambrioooooole
Il a mis des filles rue Saint D'niiiiiis
Il a męme braqué des mamiiiiiies
Tout roulait pour lui, c'est certaaaaaain
Quand frappa le cruel destiiiiin

(refrain)
Il n'avait plus de papa
Il n'avait plus de maman
Comme on l'avait trouvé ŕ Noël
On l'appelait Noël Trouvé
Tu m'éto-ho-neuh

A l'époque, Noël roulait carroooosse
Et ce soir lŕ, il faisait la noooooce
Quand soudain il fut pris d'une subiiiiite
Interrogation métaphysiiiiique
Il se questionna sur son destiiiiiiin
Et devint honnęte le lendemaiiiiiiiiin
Et depuis il se fit, c'est un draaaaaaame,
Coiffeur pour da-ha-mes.

(refrain)
Il n'avait plus de papa
Il n'avait plus de maman
Mais depuis qu'il s'est fait commerçant
On l'appelait Jean-Jean Jeanjean
Visagiste-Bioesthéticien
C'est lamenta-ha-bleu.

De l'intérieur, l'Ť Alphonse Bertillon ť n'avait qu'un lointain rapport avec ces luxueux dirigeables de la Générale Transatlantique, de la White Star ou de la Panamerican qui depuis une vingtaine d'années étendaient sur les mers et les continents du monde entier leurs ombres de titans. On n'y trouvait point de piano-bar, de salon panoramique, de salle ŕ manger d'aluminium blanc, d'élégante bibliothčque ni de fumoir pour gentlemen traitant leurs affaires, et pour toute cabine, il fallait se contenter des quartiers communs oů l'on dormait dans des hamacs empruntés ŕ la tradition maritime – et qui avaient le grand avantage de ne pas peser trčs lourd. Le Ť Bert ť, comme on l'appelait familičrement, était un aéronef militaire réaménagé pour les besoins d'un contingent de policiers et de par ce fait, n'avait pas les commodités de ses congénčres civils. En revanche, il disposait d'équipements qui lui étaient exclusifs, tels qu'un laboratoire complet d'analyse criminalistique, un plein fichier d'empreintes digitales, un secrétariat plein de machines ŕ écrire spécialement conçues pour qu'on les utilise avec deux doigts, des cellules avec vue sur le vide, salle d'interrogatoire et bottins. Il n'y avait pas de fumoir, en raison du danger que cela représente ŕ proximité des réservoirs d'hydrogčne (on l'avait avantageusement remplacé par un stand de tir).
Pour l'instant, nos héros s'étaient regroupés autour du gramophone grésillant égrenant la voix déjŕ naturellement grésillante de Bergerine Marsupiaud. Cela faisait trois jours qu'ils survolaient l'Afrique et comme le stock de disques du Bert était limité, ils ne prętaient plus gučre d'attention au vagissement de cette artiste au demeurant assez quelconque.
Ť En tout cas, on ne pourra pas dire que la France aura lésiné sur les moyens. J'ignorais que votre Ministčre de l'Intérieur avait de tels équipements ŕ sa disposition, c'est remarquable !
- La police, mon cher Capitaine, a toujours joui de la plus grande considération de la part du pouvoir politique, c'est une constante de notre beau pays. Miss Dale, Docteur, vous allez dire que je radote, mais je me dois de vous poser la question une derničre fois : ętes-vous sűrs de vouloir nous accompagner ? Le Capitaine et moi-męme sommes des hommes d'action rompus aux situations périlleuses, mais ce n'est pas votre cas. Il se pourrait y avoir du danger dans ce pays que peu de Français ont visité ces derničres années.
- N'ayez crainte, répondit le Docteur, męme si je ne suis pas tout ŕ fait aussi leste que le Capitaine Whiskers, mais je crois pouvoir me tirer de quelques situations difficiles – je l'ai du reste déjŕ fait il n'y a pas si longtemps.
- Et vous, ma chčre ?
- Vous devriez savoir une chose : une Mac Allistair ne recule jamais devant la difficulté, monsieur.
- Sűrement, mais vous n'ętes pas Rose Mac Allistair.
- Oui je sais, c'est cette salope de Sarah Flannigan qui a eu le rôle. Merci de me le rappeler.
- Bon. Bien. Revenons au plan ; il est simple. Demain soir si les vents continuent ŕ nous ętre favorables, nous approcherons des côtes de Madagascar. Lorsque la nuit sera tombée, nous quatre, accompagnés de deux policiers des forces spéciales, emprunterons le planeur et nous glisserons nuitamment jusqu'ŕ un terrain d'atterrissage de fortune situé ŕ quelques encablures de Diego Suarez. Lŕ, nous serons pris en charge avec des partisans de la France, qui nous aideront ŕ dissimuler le planeur, puis nous fourniront une couverture pour que nous puissions nous déplacer ŕ notre aise dans la ville. Ils ne prendront pas d'autre part ŕ la mission, car il serait catastrophique qu'ils soient découverts, en revanche, ils nous indiqueront la taničre de Wang, dont il faut espérer qu'ils aient fait le repérage. Lŕ, nous aviserons des mesures ŕ prendre et des négociations ŕ mener. Pour ce qui est de l'extraction, nous avons pris l'attache d'un marin pęcheur local qui possčde un petit chalutier, et qui a des dettes dont il aimerait bien que nous le débarrassions. Moyennant une petite aide de Marianne pour l'aider ŕ se sortir de sa pénible situation, il consent ŕ nous conduire discrčtement jusqu'ŕ un certain ilot, au large de Diego Suarez, oů nous avons rendez-vous avez un sous-marin de la Royale. Voici toute l'affaire, elle a été műrement réfléchie et préparée en haut lieu. Tout devrait bien se dérouler, je pense. ť

12 La voie des airs

Le planeur de bois était accroché sous la queue du monumental dirigeable. On y accédait par une coursive d'entretien ménagée entre les impressionnants réservoirs d'hydrogčne, éclairée uniquement par de chiches lampes rougeoyantes. Arrivé ŕ un endroit précis, le sous-lieutenant Alexandro Di Stronzo, une jeune officier qui avait toute la confiance du capitaine du Ť Bert ť, releva la chaussée d'acier gaufré et découvrit un escalier de fer télescopique, qu'il descendit jusqu'ŕ un réduit oů il dut s'accroupir pour travailler. Lŕ, il ouvrit une trappe de laquelle s'échappa le souffle frais de l'air extérieur. Il déploya alors l'échelle de fer, qui vint buter contre le toit du planeur, juste derričre la verričre du poste de pilotage. Il descendit au péril de sa vie dans l'espace large d'un mčtre environ situé entre les deux aéronefs, puis, ŕ l'aide d'une clé ouvrit la porte sommitale de l'étrange jouet de bois. Son devoir accompli, il remonta bien vite le long de l'échelle, puis salua en silence les hommes qui s'aventurer sur cette terre hostile pour servir la France, avec sur le visage la plus grande admiration. Bizarrement, ça ne rassura personne.
Ils descendirent donc en file indienne, tous revętus de combinaisons kaki empruntées ŕ l'Armée de l'Air et d'un imposant parachute, et s'installčrent l'un aprčs l'autre dans les sičges sommaires aménagés le long de la paroi, avant de s'y sangler avec un soin tout particulier.
Ť Tout va bien Lorna ? S'enquit le docteur Lavanture. Votre parachute ne vous serre pas trop ?
- J'ai l'habitude docteur, j'ai passé douze semaines de tournage dans le corset de Wilmina Rosemund O'Malley pour Ť Les Chants de la Passion ť (de Daniel P. Zelazny), et je dois confesser qu'ŕ cette époque, j'avais quelques livres ŕ perdre. Mais j'y songe, puisque nous avons des parachutes, savez-vous pour quelle raison nous empruntons ce planeur ? Ne pourrions-nous pas nous rapprocher du port et nous lancer depuis le dirigeable ? Enfin, c'est sűrement idiot comme question, je n'y connais rien ŕ la chose militaire.
- Ne vous excusez pas miss Dale, la curiosité de l'ignorant n'est jamais ŕ blâmer, seule l'est l'absence de curiosité de qui se complait dans l'ignorance. Eh bien, pour votre gouverne, sachez que... Eh bien en fait, la raison... qui préside ŕ... Tenez, Commissaire, je ne voudrais pas trahir par inadvertance un secret militaire quelconque, pourriez-vous expliquer la chose ŕ miss Dale ?
- Bien sűr ! En fait si nous prenons le planeur, c'est par souci de... comment dire... Prenons une analogie, vous voyez les papillons, quand ils butinent les fleurs au printemps, eh bien les étamines... qu'ils ramčnent ŕ la ruche... Ah, il est dommage, il faudrait qu'un homme de l'art vous expose les termes techniques. Capitaine Whiskers ?
- Uh ? Répondit Jack, qui était assis ŕ l'autre bout de l'avion, occupé ŕ faire connaissance avec les commandes (il ne parvenait pas ŕ s'habituer au manque scandaleux de manette des gaz).
- Pourriez-vous expliquer bričvement ŕ miss Dale pour quelle raison nous descendons en planeur, et pas le parachute ?
- Je suppose que c'est parce que ce dirigeable fait un raffut de tous les diables et que nous sommes obligés de rester au large si nous voulons éviter d'ętre repérés par les Malgaches. Et comme les parachutes ont la fâcheuse habitude de descendre plus ou moins droit, l'usage de cet engin nous évite tout ŕ la fois la noyade et la fusillade. C'est pas ça ?
- Je ne l'aurais pas mieux exprimé, merci Capitaine.
- A votre service, Commissaire. Tout le monde est pręt ? Extinction des feux, on décolle. "

Ť Clac ť fit le petit crochet en se désengageant, et aussitôt le planeur se détacha de son vaisseau-mčre pour plonger dans la nuit de l'Océan Indien. Il est singulier que des gens soient pręts ŕ payer des millions de dollars pour vivre l'expérience de l'apesanteur alors que lorsqu'on y est subitement confronté, généralement dans le cas d'une chute libre, vous avez instinctivement pour réaction de maudire le jour oů vous avez eu l'idée sotte de monter en altitude. Bien sűr, Jack était familier de cette sensation, mais ce qui produisait chez lui un sentiment d'étrangeté, c'était cet impressionnant silence, ŕ peine troublé par le ronflement sourd des moteurs du Bertillon tournant au ralenti et s'éloignant dans le lointain, et le cri strident de Lorna.
Ť Tout va bien derričre ?
- Iiiiii
- Parfait, je vais éteindre les lumičres, pour plus de discrétion. ť
Ainsi fit-il, et ŕ l'exception de la lueur rouge qui éclairait faiblement les instruments de bord, le long tube de bois et d'aluminium fut soudain plongé dans la plus totale obscurité.
Ť Vous vous repérez, Capitaine ? S'enquit le Commissaire d'une voix qu'il aurait souhaitée mieux posée.
- Nous avons percé le plafond nuageux et je vois maintenant clairement les lumičres du port juste devant nous, je pense que je n'aurai pas de problčme ŕ repérer le terrain de fortune, pour peu que nos correspondants aient pu l'illuminer comme prévu. Hélas, le temps est couvert, et la lune ne nous sera d'aucune aide je le crains.
- Et que se passera-t-il si d'aventure, nous ne pouvons trouver les fanaux allumés par nos amis ?
- Je suppose que nous nous écraserons sur un relief quelconque.
- Ça a l'air dangereux !
- Ça l'est. Historiquement, les opérations aéroportées en planeur ont toujours été considérées comme particuličrement risquées.
- Vraiment ?
- Oui, je me souviens que pendant la guerre, on a eu des taux de perte affolants, c'est monté jusqu'ŕ 30% environ ŕ la bataille de Williamsborough.
- Fichtre !
- Mais les circonstances étaient différentes ŕ Williamsborough.
- Heureux de l'entendre.
- Pour commencer, il faisait jour, et en outre, la zone d'atterrissage était plate comme le dos de la main, ce qui ne sera sűrement pas le cas ici. En fait, le parachute aurait été un dispositif bien plus sűr.
- C'est gai.
- C'est vous qui avez posé la question.
- J'aurais sans doute dű la poser avant.
- Oui, certes. ť
L'appareil avait atteint sa vitesse de finesse maximale, et glissait donc maintenant dans l'air en émettant un sifflement de particuličrement mauvais augure. D'ordinaire, ce triste chuintement est masqué par les trépidations du moteur, mais lŕ, il n'y en avait point. Personne ne semblait d'humeur ŕ plaisanter, aussi s'installa-t-il une assez lourde ambiance, ŕ peine troublée par quelques bruits de digestion et de dents qui claquent. C'était l'un de ces moments durant lesquels le temps semble s'étirer indéfiniment, les minutes ne plus finir et les montres se diriger vers un séjour chez l'horloger. Une de ces circonstances génératrices des angoisses les plus vives, des terreurs les plus insurmontables, oů l'on est confronté ŕ l'imminence d'un péril mortel sans avoir aucune barre sur son destin. Alors au bout d'un moment, on se résout ŕ poser des questions stupides, histoire de meubler un peu, de faire du bruit avec la bouche.
Ť Alors Jack, tout va bien ?
- Tout irait bien si j'arrivais ŕ trouver ce foutu terrain, Commissaire. C'était pourtant bien clair sur le plan.
- Mondieumondieumondieumondieu...
- La bonne nouvelle, c'est que je distingue assez nettement une plage de sable clair éclairée par quelques lampadaires, qui pourrait nous fournir un point de chute pas bien discret certes, mais probablement plus sűr que... Oh, mais attendez, je crois que je vois enfin l'endroit !
- A la bonne heure !
- Ce n'est pas tout ŕ fait oů je m'y attendais, mais il me semble bien que ce sont des phares de voiture allumés de façon intermittente, comme convenu avec nos amis espions. Et il y a un alignement de lumičres matérialisant le centre d'une piste, sans doute des lampes torches pointées vers le ciel, lŕ encore c'est ce qui était prévu. Je pense que nous avons encore assez d'altitude pour y parvenir, préparez-vous, ça va sans doute ętre un peu rude. ť
Le grand oiseau de toile et de bois s'inclina sur la gauche pour s'aligner avec précision sur l'axe visé. Jack était ŕ son affaire. Il avait parfaitement conscience de la difficulté de l'exercice, et du fait que dans un planeur, la sanction d'une approche ratée est autrement plus brutale que de devoir refaire un tour de piste sous les lazzis des vieux briscards accoudés ŕ la buvette de l'aéroclub. Néanmoins, quelques solides éléments fondaient sa confiance. En premier lieu, la brise de mer prodiguait un vent assez vigoureux, mais remarquablement constant, et donc prévisible. En outre, l'alignement des torches posées au sol donnait une idée de la planéité de la surface, qui semblait assez bonne. En outre, s'il avait craint ŕ un moment de ne pouvoir atteindre son objectif, il avait peu ŕ peu changé d'avis en constatant combien ce planeur planait bien mieux que les avions dont il avait l'habitude – ce qui était bien la moindre des choses, compte-tenu du fait qu'il n'était alourdi par aucun moteur ni aucun carburant, et que ses ailes étaient spécialement allongées pour l'usage qu'on lui destinait. Donc, il savait avoir bien assez de vitesse et d'altitude pour atteindre la piste, et songeait maintenant qu'il lui faudrait user de l'aérofrein pour ne pas, au contraire, la dépasser. Enfin, dernier élément et non des moindres, Jack n'était pas dépourvu d'une certaine vanité, et se considérait en toute modestie comme le meilleur pilote du monde – croyance qu'aucun crash cataclysmique ou erreur de pilotage honteuse n'était jusqu'ŕ présent venu démentir.
Et comme ŕ chaque atterrissage, il s'émerveilla du miracle sans cesse renouvelé de l'aéronautique qui faisait que la plupart des avions se posent ŕ l'heure sur leurs pistes, avec une précision de quelques décimčtres. Avec un bruit mou, les roues trouvčrent l'herbe rase et sčche, et grâce au talent du pilote, les amortisseurs suffirent amplement ŕ leur ouvrage. Un systčme de freins assez puissants s'activa automatiquement, arrętant le lourd planeur en l'espace de quelques mčtres. Un calme choquant revint un court moment, puis chez les deux policiers des forces spéciales, le brigadier Bobby Duilding et le sergent Dragan Dragonisevitch, rompus ŕ ces circonstances, l'entraînement reprit le dessus. Ils débouclčrent leur ceinture en un instant, empoignčrent leurs armes et paquetages qu'ils tenaient devant eux, et ouvrirent l'unique porte d'un coup de botte. L'air tičde de la campagne malgache entra dans la carlingue, accompagné de fragrances épicées. Ils étaient arrivés ŕ destination sans encombres.
Ť Nos amis sont-ils lŕ ? S'enquit le Commissaire, pistolet au poing, dčs qu'il fut sorti.
- Les voilŕ, je crois, dit l'un des hommes qui s'était accroupi, tenant en joue de son Ť Lebel ť une zone d'obscurité qui ŕ premičre vue, semblait tout ŕ fait aussi obscure que les autres.
- Oui, j'entends des pas. ť
Deux silhouettes se détachaient maintenant sur le fond du ciel, qui était trčs légčrement plus clair que le sol.
Ť Bienvenue ŕ Diego Suarez. Nous vous attendions avec impatience.
- La Police Nationale est toujours ŕ l'heure, comme vous voyez. Vite, quittons ces lieux, on ne sait jamais qui...
- Toujours ŕ l'heure ? Ça fait trois plombes qu'on vous attend !
- Vous plaisantez, nous devions atterrir ŕ minuit, et ŕ ma montre, c'est trčs exactement...
- Bon, peu importe, vous ętes lŕ. Vous ętes bien nombreux. Vous avez apporté Ť ce qu'il faut ť ?
- Euh... C'est ŕ dire ?
- Eh bien, vous savez... On avait commandé deux caisses.
- Deux caisses ? Mais de quoi ?
- Ben, de... vous savez, de Ť produits spéciaux ť. De Ť marchandise ť.
- Ouais, Ť de came ť quoi, compléta une seconde voix issue de l'obscurité.
- J'ai l'impression qu'il y a une méprise quelque part.
- Mais enfin, vous ętes bien les hommes de Don Pietro ?
- Jamais entendu parler, nous sommes des espions Français.
- Oooooh... Mais tout s'explique alors ! Vous vous ętes trompé d'aérodrome clandestins ! Nous, on attend un chargement de drogue.
- Comme c'est cocasse !
- Je suppose que vous aviez donné rendez-vous ŕ vos amis sur la colline de Bubumbura, ou le long de la rivičre Pompopo.
- Non, on nous a dit au stade de Polo.
- Oui, bien sűr, le stade de Polo. C'est vrai qu'on peut le rater si on ne vient vient pas du bon angle, ça arrive quasiment toutes les semaines ce genre de choses. Tenez, le mois dernier, je me faisais parachuter un chargement d'opium, heureusement j'ai eu la présence d'esprit d'ouvrir la caisse, c'étaient des armes ! Ça s'est arrangé avec le légitime destinataire parce que je le connaissais, mais... Ah, mais je crois que mon avion vient de se poser non loin d'ici... Écoutez les amis, ce qu'on va faire, c'est qu'on va charger vite fait notre héroďne dans le camion, et puis sur le retour, on va faire un crochet par le stade pour vous déposer, ça vous va !
- Ah, monsieur, je ne voudrais pas abuser !
- Mais je vous en prie voyons, c'est bien naturel.
- Et pour le planeur ? On doit le démonter et le cacher...
- Bah, laissez-le lŕ, l'équipe d'entretien du stade a l'habitude de dégager ce genre de matériel avant les matches. ť

13 - Les sombres nuits de Diego Suarez

Ces amusant quiproquos ayant été élucidés, nos braves amis se retrouvčrent bientôt ŕ brinqueballer ŕ l'arričre d'un camion de marque Mercedes, parmi des caisses embaumant les paradis artificiels. Ils arrivčrent bientôt dans les faubourgs de Diego Suarez, sur des routes qui en ces heures tardives, semblaient étrangement fréquentées. A la lueur de l'éclairage public, ils constatčrent avec une certaine surprise que leurs si charmants trafiquants compagnons de route étaient pour la plupart de type asiatique.
Ť Excusez-moi, monsieur le contrebandier, demanda Lorna de son air le plus ingénu.
- Oui mademoiselle ?
- Je ne connais pas bien votre pays, mais je me demandais, enfin, il me semble que vous n'avez pas tout ŕ fait le type indigčne. Je le figurais le Malgache plus noir, pour tout dire.
- Votre étonnement est bien compréhensible, mais il n'y a en fait rien de mystérieux, il existe en effet ŕ Madagascar une communauté chinoise qui vit sa petite vie et fait principalement du commerce, depuis la chute de l'empire Qing, il y a un sičcle.
- Ah, d'accord.
- Nous sommes surtout établis dans les ports, et aussi ŕ Tana.
- J'avoue, intervint le Commissaire, que je ne m'attendais pas ŕ tant d'activité. Je croyais voir un petit port indolent, endormi, et je découvre une métropole bruissante d'activité, męme ŕ cette heure tardive de la nuit !
- Les affaires vont bien en ce moment, c'est vrai. Ah, nous arrivons, le stade de polo est juste derričre, ŕ trois cent mčtres. Il serait sans doute malséant que nous approchions plus que de raison, j'ignore en effet si le parti avec lequel vous avez rendez-vous est en bonne intelligence avec le mien. Je ne voudrais pas que cette affaire se termine par une fâcheuse fusillade.
- C'est bien compréhensible. Dans ce cas nous allons vous laisser, et vous souhaiter bonne continuation dans vos affaires, monsieur...
- Chong. Et que mille bonheurs illuminent votre couche, cher ami. ť
Et le camion redémarra en trombes, laissant le petit groupe au bord de la route longeant le stade, qui n'était que chichement éclairée.

La Chine éternelle, orgueilleuse et fičre de sa civilisation millénaire, s'était tenue ŕ peu prčs isolée des affaires du monde jusque dans les années 1830 oů, sous les amicales sollicitations de la flotte impériale de Napoléon II, le Fils du Ciel Qing Xhu Xhu avait, avec une joie sincčre quoi que bien dissimulée, ouvert ses ports au commerce et offert spontanément aux Français quelques comptoirs sur la côte. Son successeur, Quing Ji Xhi, se montra moins accommodant, suivant en cela les mouvements d'humeur d'une partie de sa population attachée ŕ un mode de vie plus primitif et ne saisissant pas de prime abord tout l'avantage qu'il y avait ŕ adopter les us et coutumes civilisés. Les armes parlčrent donc, et par bonheur, la confrontation tourna ŕ l'avantage de la France qui, bien qu'en large infériorité numérique face aux barbares, disposait d'armes modernes et de l'assurance que donne le fait de lutter pour la liberté et contre l'obscurantisme.
L'Empeureur Qing Ji Xhi périt donc dans l'incendie de sa Cité Interdite, et fut remplacé, ŕ la grande joie des Pékinois, par un nouveau souverain, le glorieux maréchal Jean-Baptiste Jules Bernadotte, vétéran de la conquęte de l'Europe, au prestige militaire incontestable (il faut néanmoins souligner, par honnęteté, qu'il était ŕ l'époque fort peu en état de régner, en raison de son extręme sénilité).
Ce sont ses descendants qui sont, de nos jours encore, assis sur le Trône du Dragon ŕ Nankin, la nouvelle capitale, d'oů ils administrent l'immense territoire en fidčles sujets de Paris. Ils se sont notablement sinisés, notent certains esprits chagrins, depuis le temps de la conquęte. Déjŕ, ils ont pris le nom de Ť Dynastie Tong ť. Ils se sont convertis au confucianisme et pratiquent tous les rituels qu'on est en droit d'attendre d'un Empereur de Chine. Ils se sont peu ŕ peu entourés de courtisans, d'eunuques et de mandarins ŕ plus savoir qu'en foutre, se sont fait construire un palais qui n'a pas grand chose ŕ envier au Louvre, et gare ŕ qui s'adresse ŕ Tong Mei Fei, l'actuel souverain, sans s'ętre convenablement prosterné, c'est un coup ŕ se prendre une hallebarde entre les cervicales.
Enfin, pour peu républicaines que ces mœurs puissent sembler, l'important était que la Chine payât tribut ŕ la France.

Une fois arrivés au terrain de polo, nos héros avisčrent quelques Malgaches qui poireautaient sous l'auvent réservé aux arbitres, et allčrent les rassurer sur le fait qu'ils étaient arrivés. Mais en fait, il s'agissait de partisans de Maurice Raomanaramana, le leader de l'opposition, qui attendaient qu'on leur livre des armes. Bien diligemment, ils les conduisirent auprčs d'un autre groupe qui attendait en bout de piste et qui, eux, étaient bien les gens qu'ils devaient les réceptionner.
Il s'agissait d'un couple de jeunes Malgaches, qui se présentčrent comme Ť Joseph ť et Ť Marie ť, qui avaient l'air d'intellectuels, sans doute enseignants ou étudiants attardés. Bientôt, un troisičme sortit de l'ombre, le dénommé Ť Jésus ť, un malabar bâti comme un gorille et armé d'un fusil ŕ pompe de fort calibre.
Ť Le mot de passe ? Demanda la femme, suspicieuse.
- Promizoulin, dit le Commissaire.
- C'est bon, suivez moi. Vous ętes en retard.
- On a eu un empęchement...
- Oui, poursuivit Jack, un petit souci nous a détournés sur un autre aéroport. Vous savez ce que c'est, les transports aériens...
- Les garçons, vous conduisez, ça attirera moins les soupçons. Je monte ŕ l'arričre avec les autres. Eh bien, je ne m'attendais pas ŕ recevoir ce genre de personnes.
- Quel genre attendiez-vous, jolie petite mademoiselle ?
- Madame. J'attendais plutôt des commandos, comme ces deux messieurs.
- Nous sommes une équipe polyvalente rompue ŕ toutes les situations, ravissante enfant. Mais j'ai omis de me présenter : Capitaine Jack Whiskers. Le Jack Whiskers !
- C'est la premičre fois que vous faites de l'espionnage, pas vrai ? Montez dans le camion, on est pressés. ť
Ce camion ci était de marque Peugeot. Il était bâché, de telle sorte qu'ils ne pouvaient gučre profiter du charmant panorama de Diego Suarez. Néanmoins, aux arręts qu'ils faisaient, ils pouvaient entendre que l'activité de la ville n'était en rien déclinante, malgré l'heure.
Ť Eh bien, ma charmante amie, quelle ruche que Diego Suarez ! Nous nous faisions la réflexion tantôt, avec ces contrebandiers qui nous ont conduit jusqu'ici, que pour une petite ville de province, c'était quand męme étonnant !
- Pas tant que ça, si on considčre les activités Allemandes dans la région.
- Activités Allemandes ?
- Si vous étiez venus de jour, vous auriez remarqué que les Allemands ont installé, avec l'aval du gouvernement de Tananarive, une base militaire ŕ Diego Suarez.
- Non ?
- La région en grouille de littéralement. Il y a six ou sept vaisseaux au mouillage en ce moment męme. Et le pire c'est que ce n'est pas qu'ŕ Diego Suarez, mais dans tout Madagascar !
- Vous plaisantez !
- Des dizaines de milliers de ces nazis ont débarqué ces derničres années, et se sont installés un peu partout. Ils ont construit des usines, des entrepôts, des aérodromes... A croire qu'ils veulent bâtir une deuxičme Allemagne.
- Mon dieu, s'alarma le Commissaire, interloqué, mais c'est une catastrophe ! Il faut prévenir la France au plus vite !
- Non, vous croyez ? Et qu'est-ce que vous pensez qu'on met dans ces innombrables rapports qu'on envoie ŕ Paris ?
- Vous voulez dire qu'ils sont au courant ?
- Sans doute, s'ils savent lire. Mais je pensais, moi, que vous auriez consulté les dossiers avant de venir.
- Je tombe des nues, madame ! Oui, d'ailleurs, j'en tombe littéralement, mais j'ignorais tout de la situation. Il est vrai que je suis policier, et que nous n'avons rien ŕ voir avec les service secrets des Affaires Étrangčres, dont vous dépendez. Il existe du reste entre nos entités une certaine... émulation, dirais-je, qui fait que nos dossiers sont parfois lacunaires sur certains sujets...
- N'en dites pas plus, je vous ai comprise. ť

Le pčre de Ť Marie ť avait tenu, d'aprčs ce qu'elle disait, un garage automobile pas loin du port. Les locaux lui appartenaient toujours, elle les louait en guise d'entrepôt ŕ toutes sortes de commerçants. Il n'était pas rare de voir des camions aller et venir, męme en pleine nuit, aussi leur arrivée passa inaperçue auprčs du voisinage, du reste peu curieux. Dans l'atelier aux contours biscornus, les caisses étaient si nombreuses et de propriétaires variés que, comme elle l'expliqua, il avait été facile d'aménager une cache ŕ toute épreuve : une sorte de grotte ménagée entre les boîtes, ŕ laquelle on ne pouvait accéder qu'en ouvrant une certaine caisse coincée en hauteur, choisie pour son aspect banal et sensée contenir des conserves de crabe. Un pan de bois se soulevait et, de lŕ, on pouvait descendre dans l'obscurité, en se contorsionnant, et rejoindre un réduit étayé par des madriers de baobab (Adansonia suarezensis, une essence endémique ŕ la région). C'était fonctionnellement agencé, avec deux ampoules pour faire de la lumičre, quelques livres et journaux pour tromper l'ennui, des paillasses, de la nourriture pour trois jours, des boissons pour tous les goűts et une grosse caisse pleine de grenades et de munitions. En cas d'urgence, un deuxičme accčs donnait sur des toilettes publiques postées dans la rue, mais il fallait défoncer un panneau de bois pour y accéder (une hache était prévue ŕ cet effet).
Jack admira le professionnalisme de leurs hôtes et les en félicita, sans parvenir ŕ tirer plus de considération de la jolie Malgache. Puis, ils en vinrent ŕ la question qui les amenait en ces lieux.
Ť La communauté Chinoise est trčs secrčte sur ses affaires, indiqua Joseph, il est difficile d'obtenir des renseignements. Mais bizarrement, c'est ce qui nous a aidés ŕ trouver votre Wang. Parce que Wang, en chine, c'est comme Ranomenjanahary ou Randrianjafisamindrakotroka chez nous.
- Long ? Demanda Terrassol.
- Commun. Il y a une vingtaine de familles Wang rien que dans cette ville.
- C'est le patronyme le plus répandu en Chine, précisa Lorna, dont la culture était extręmement approfondie sur un tout petit nombre de sujets.
- C'est bien possible. Alors on a pris l'annuaire, on s'est donc renseignés sur chacune d'entre elles, et la seule sur laquelle on n'a rien pu trouver, c'est forcément la bonne.
- Vous ętes sűr de votre méthode ?
- Je vous en laisse juge. On a découvert que ce Wang Mi Fu habitait sur une colline surplombant la ville. Au cadastre, nous avons constaté que la colline appartenait ŕ diverses familles Chinoises honorablement connues, mais que toutes ces parcelles étaient laissées ŕ l'abandon, ŕ l'exception de celle de Wang, oů il a fait construire une maison d'assez belle allure. Il a été impossible d'approcher, car l'endroit est défendu par un haut mur d'enceinte et une de nombreux gardes pas trčs bavards.
- Excusez ma curiosité, c'est le réflexe du policier, mais de quoi vit-il, ce Wang, au juste ?
- Eh bien, d'aprčs l'état-civil, il est savetier.
- Et il fait quelle surface, le parc du savetier ?
- Une soixantaine d'hectares.
- Ma longue carričre d'enquęteur judiciaire me permet d'affirmer avec un certain degré de certitude que c'est louche, en effet.
- Puis-je suggérer, intervint le docteur Lavanture, que nous fassions une reconnaissance chez ce monsieur Wang, sous un prétexte quelconque ?
- Mes amis, j'allais justement vous le proposer. ť

14 - Les difficiles journées de Diego Suarez

Mais il se faisait sommeil aprčs tant d'émotions, ce n'est donc que le lendemain matin qu'ils partirent ŕ l'aventure. Leurs hôtes leur avaient fourni un plan de la ville avant de s'éclipser, aussi ne fut-il pas trčs difficile de se retrouver dans Diego Suarez, dont du reste, les rues avaient le bon goűt de se croiser ŕ angle droit. Comme leurs amis le leur avaient indiqué la veille, ils n'attiraient pas spécialement l'attention, bien qu'ils fussent blancs, ŕ l'exception du docteur Lavanture. En effet, nombre d'Européens et d'Asiatiques avaient investi la place, et commerçaient de toutes les maničres possibles avec les locaux. On entendait beaucoup parler allemand, c'était un fait, aussi prirent-ils le parti de se tenir cois la plupart du temps, et de ne s'adresser la parole que lorsqu'ils étaient hors de portée de voix des étrangers. Mais, nonobstant ces précautions, la promenade fut agréable. Bien que située sous les tropiques, Diego Suarez bénéficiait en cette saison d'une brise relativement fraîche qui adoucissait l'air. L'observation de la vie quotidienne était riche d'enseignement. De toute évidence, une certaine opulence régnait dans cette cité qu'ils avait imaginée ravagée par la misčre et le sous-développement. Il y avait de l'argent qui circulait, et il ne semblait pas bien difficile de trouver du travail. Bientôt, cependant, l'approche de la fameuse colline les rappela ŕ leur devoir.
Un mur bistre, haut de cinq mčtres, ceignait entičrement l'éminence sur tout son pourtour. Cependant, en prenant une collation ŕ l'étage d'un estaminet – le Lémure Kata – ils purent observer discrčtement l'intérieur, qui n'était pas du tout laissé ŕ l'abandon comme on le leur avait laissé entendre, mais se constituait d'un jardin soigneusement entretenu, bien que dans un goűt fort différent de la mode Française des parterres ordonnés. Point d'allées rectilignes, mais de discrets chemins de pierre aménagés entre les massifs d'arbres et d'arbustes juxtaposés avec science. En haut trônait la villa, construite en bois, semblait-il, sur deux niveaux. Bien qu'ils fussent ŕ prčs d'un kilomčtre, nos observateurs pouvaient aisément noter les allées et venues du personnel de maison. Et ŕ moins que les balais traditionnels chinois ne fussent longs comme un avant-bras, noirs et métalliques, il fallait bien se rendre ŕ l'évidence que ledit personnel de maison se constituait essentiellement d'hommes en armes.
Ť Ça va sűrement ętre facile d'entrer lŕ-dedans, se lamenta bien inutilement Lorna
- Une vraie forteresse, approuva Jack, d'un œil de connaisseur (bien qu'ŕ la vérité, il n'eut jamais servi dans l'infanterie, mais il faisait trčs bien l'œil de connaisseur).
- Sans compter cette jongle1 qui enserre la demeure, souligna le docteur, et lui fait comme un manteau d'obscurité, propice ŕ toutes les embuscades, ŕ tous les égarements...
- J'ai compté une douzaine d'hommes armés, rien que dans cette rue, observa laconiquement le brigadier Duilding.
- …
- Et vous, sergent Dragonisevitch ? Qu'en pensez-vous ?
- Oh moi, je suis redshirt, je suis pas payé pour penser.
- OK.
- Bah, que de préventions ! S'écria le Commissaire (avant de baisser d'un ton parce que les locaux commençaient ŕ le regarder de travers et que c'est rarement un bon signe quand on est en mission d'espionnage). Ne soyez pas défaitistes, et songez que la fortune sourit aux audacieux. Lŕ oů la force se montre impuissante, la ruse est maîtresse et ouvre toutes les portes. J'ai un plan subtil qui va nous permettre de pénétrer dans cette masure sans coup férir, vous allez voir, je ne vous dis que ça. Lorna, ma chčre ?
- Oui commissaire ?
- Pourrais-je vous demander un petit service ?
- Oui ?
- Déchaussez-vous. ť

Cinq minutes plus tard, le Commissaire, Jack et Lorna sortirent de débit de boisson en un curieux équipage, les deux hommes avaient pris leur air le plus décidé, tandis que derričre eux, Lorna boitillait, une de ses chaussures ŕ la main.
Ť Holŕ, y'a quelqu'un ? Hurla le Commissaire en frappant comme un forcené au monumental portail de bronze clouté.
- Ouvrez, on a besoin de vous, renchérit Jack avec toutefois une conviction légčrement inférieure.
- Ouvrez, ou nous en réfčrerons ŕ votre syndicat professionnel !
- C'est un scandale, c'est lamentable, c'est... Ah, enfin, c'est ouvert.
- Qu'est-ce que je pouvoir faire pour vous, honorables étrangers ? ť
L'homme qui leur avait ouvert était un Chinois tout petit, tout gris et trčs desséché, revętu d'une blouse grise ornée de figures brodées ondulées, qui se terminaient en tętes et queue de dragon sur le devant.
Ť Ah, quand męme ! Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire dans cette ville pour ętre servi, je vous le demande ? Vous ętes monsieur Wang ?
- Oh non, oh non non non ! Serviteur du Trčs Estimé Maître Wang, seulement !
- Ah, bien, allez nous faire annoncer, c'est urgent.
- Pourquoi vous voulez voir le Trčs Estimé Maître Wang, s'il vous plaît ?
- Eh bien, ça se voit non, ma fille ici présente a cassé un talon, vous faut-il plus d'explications ?
- Et alors ?
- Eh bien, nous attendons que votre maître fasse son métier, bougre d'ahuri ! N'est-il pas sot, ce vieillard, tout de męme ?
- Son métier ?
- Oui, son métier. Monsieur Wang est bien savetier, non ? C'est son travail je crois.
- Je vais... je vais voir. Attendre ici. ť
Il s'éloigna subrepticement, refermant la lourde porte, tandis que les Ť clients ť faisaient mine d'ętre outrés. Le Commissaire Terrassol eut męme le front de prendre ŕ témoin de la mauvaise volonté de ce Wang les multiples hommes de mains chinois qui maintenant les entouraient de toutes part, arborant qui une matraque, qui un démonte-pneu, qui carrément un révolver, et tous autant qu'ils étaient, des faces de sombres brutes. La porte se rouvrit au bout de quelques minutes.
Ť Ah, enfin ! On a failli attendre.
- Oh, mais pas possible. Désolé nous sommes, vraiment. Le Trčs Estimé Maître Wang vient de prendre sa retraite bien méritée aprčs toute une vie de labeur, et de confier ses clients aux soins de monsieur Hsu, que vous trouverez deux rues plus loin. Trčs compétent, trčs rapide, pas cher.
- Ah... euh...
- Nous nous prosternons ne excuses, vraiment, devant le désagrément considérable que nous avons causé aux honorables pieds de madame votre fille, et vous souhaitons que la fortune vous guide. ť
Et sur ces belles paroles, il referma le portail.
Ť Ah, bien. Bon, alors dans ce cas, allons donc voir ce... Hsu, lŕ... ť
Ils dépassčrent donc la masse des patibulaires en faisant mine de ne pas remarquer leurs airs menaçants, puis obliqučrent dans la ruelle indiquée.
Ť Mais j'ai pas compris, demanda ingénument Lorna, c'est quoi le plan au juste ?
- Ben, c'était ça, lui répondit le Commissaire en enfonçant sa tęte dans les épaules.
- Demander ŕ entrer pour faire réparer une chaussure ?
- Ben... c'est vrai que dit comme ça, ça a l'air débile, mais sur le coup... Oh mon dieu, vous avez raison, c'était complčtement nul... Je suis désolé, miss Dale, j'ai eu comme une absence.
- Et du coup, on fait quoi ? Demanda Jack.
- Je suis plutôt d'avis qu'on fasse comme on a dit, c'est ŕ dire qu'on rend visite ŕ ce cordonnier, parce que lŕ, je ne le sens pas du tout de faire tout le reste de la mission sur une seule chaussure.
- Ne tournâtes-vous pas, pourtant, la sauvageonne de Ť Mission Jungle ť, avec Bo Harrelisson, oů vous étiez nu-pieds pendant tout le film ?
- Oh, vous avez vu ça ? Vous ętes vraiment un fan, Commissaire. Cela dit, ce que vous n'avez pas vu ŕ l'écran, ce sont les huit cent dollars de pédicure aux frais de la production.
- Oui, bref... de toute façon, je crois que nous voici arrivés. ť

Que dire de monsieur Hsu le cordonnier ? C'était un Chinois entre deux âges, qui faisait son petit métier en souriant, et qui s'acquitta de sa tâche avec diligence et compétence en plantant quelques petits clous bien sentis dans le talon que le Commissaire avait cassé quelques temps avant. Ils tentčrent bien de lui soutirer quelques renseignements en relation avec leur affaire, mais dčs qu'ils eurent prononcé le nom de Ť Wang ť, monsieur Hsu se trouva soudain bien incapable de formuler une phrase plus élaborée que Ť moi pas comprend france meussieu ť.
Nos compčres s'en allaient donc rejoindre leurs amis restés ŕ boire leur thé quand ils furent bousculé par une femme qui entrait dans la boutique sans le moindre égard pour eux, et aussitôt apostropha Hsu d'une voix peu amčne, bien que la teneur exacte de sa diatribe resta mystérieuse (personne ne parlait cantonais dans le groupe). Ils allaient pour s'éclipser quand le volume sonore de la dame diminua brutalement, tandis que le rythme de ses phrases ralentissait. Jack, pour sa part, resta s'immobilisa, en proie ŕ quelque sens subconscient du danger. Il se retourna, pour constater que la Chinoise venait de faire de męme, et ouvrait de grands yeux ronds – et nous vous saurons ici gré de bien vouloir vous dispenser de remarques racistes.
Ť Mais... vous ętes miss Wang !
- Le... le gweilo de Boma ! ť
La surprise ne la paralysa qu'une demi-seconde, avant qu'elle ne se mit en garde dans la plus pure tradition des arts martiaux orientaux. Elle était vętue d'une tunique et d'un pantalon de soie noirs, brodés de motifs floraux et dragonesques dorés, et chaussée de petits mocassins noirs malheureusement tout ŕ fait adaptés au combat. Néanmoins, la trčs étroite échoppe de l'industrieux artisan n'était certes pas le cadre le mieux adapté ŕ l'expression de ses dons acrobatiques, ce que Jack sentit instinctivement. Voici pourquoi, sans trop faire était de trop d'esprit chevaleresque, il se jeta sur elle, les poings écartés, bien décidé ŕ l'écraser sous sa masse supérieure. Se voyant prise au pičge, elle s'empara de ce qu'elle trouva ŕ portée de main et le jeta sur son agresseur ; en l'occurrence, il s'agissait de trois savates bien molles et parfaitement inoffensives. Puis, espérant avoir déconcentré son adversaire, elle se jeta en l'air d'un bond preste au-dessus de sa tęte, et parvint ŕ faire un remarquable saute-mouton avant de se réceptionner sur ses mains. Toutefois, Jack n'était pas en reste de rapidité, et la désarçonna d'un coup de pied dans les avant-bras. Elle effectua une belle roulade et se releva aussitôt, pour porter un coup de sa main tendue droit ŕ la carotide de l'officier Américain. Sans doute les longs ongles de l'asiatique, propulsés par ses muscles étonnamment puissants, n'auraient-ils eu aucun mal ŕ déchirer sa gorge s'il n'avait paré le coup de son poing droit, avant de tenter une contre-attaque par un puissant coup du gauche ŕ l'abdomen. Miss Wang intercepta toutefois la menace grâce ŕ un coup de genou, qu'elle transforma en coup de pied au plexus solaire. Bien qu'il manquât de puissance en raison de l'exiguďté du champ de bataille, ce fut suffisant pour que Jack fut désarçonné et contraint de reculer d'un demi-mčtre. Ayant maintenant du champ, cette rude combattante poussa son avantage en enchaînant une série de fulgurants coups de poings auxquels notre aviateur tenta de faire face grâce ŕ une garde de boxeur. Nul doute que Miss Wang aurait trouvé la faille dans la garde de notre héros si elle n'avait été interrompue dans son élan par le froid contact d'un petit cercle de métal contre ses vertčbres cervicales.
Ť Les mains en l'air, ma jolie, et que ça saute ! ť énonça le Commissaire, sans trop d'originalité dans son propos (il y avait, ŕ l'Ecole Nationale de la Police, un cours spécialement dédié aux phrases ŕ dire aux criminels que l'on vient d'arręter).
S'étant assurés qu'ils tenaient maintenant Miss Wang en leur pouvoir, et ayant intercepté monsieur Hsu avant qu'il n'aille alerter ses compatriotes, ils se firent fort d'interroger leur captive, assujettie ŕ une chaise.
Ť Ah ah, on fait moins son intéressante maintenant, pas vrai ? On fait moins la fičre ! Tu vas cracher ton venin, morue, tu vas tout nous dire, oů je t'arrache tes yeux avec ce... dépoinçonneur d'oeillets, et je te les fais bouffer !
- Lorna, je vous en prie, intervint Jack, la brutalité n'est pas nécessaire.
- Oh pardon. Je n'y peux rien, cette dame m'est antipathique.
- Bien, miss Wang, pouvons-nous compter sur votre coopération ?
- Plutôt crever, misérable chien de Français ! Je crache ŕ ton visage, je crache sur ta race maudite, rien n'est plus répugnant que cette variété de porcs sur deux pattes qui se goinfrent de fromage et d'escargots !
- Je suis Américain, pour votre information. Capitaine Jack Whiskers, en congé de l'US Air Force.
- Ah pardon, dans ce cas lŕ, ça change tout. Vous et votre horde de barbares ŕ peine sortis de l'âge de pierre ne méritez męme pas le mépris du millénaire peuple Chinois.
- Eh bien, vous voyez, la conciliation progresse.
- Conciliation ? Vous pouvez me torturer, me tuer, faire subir ŕ mon corps outragé les plus abominables humiliations que votre cerveau lubrique d'occidental pervers puisse concevoir, jamais je ne vous aiderai en quoi que ce soit. Ah, si seulement je pouvais vous traîner devant mon pčre, il vous donnerait, avant de vous tuer, une longue, trčs longue et trčs cruelle leçon de savoir-vivre.
- Il suffit, madame ! Tempęta le Commissaire, qui se souvint ŕ ces paroles de l'extręme souffrance qu'il avait subie sous la poigne implacable de sa prisonničre. Votre comédie est risible, et je vous conseille de revenir ŕ de meilleurs sentiments. Vous allez nous conduire auprčs de ce Maître Wang, que ce soit de gré ou de force. Et croyez-moi, j'ai vingt-cinq ans de police derričre moi, j'en ai maté des apaches, et des plus coriaces que vous.
- Serai-je asservie ŕ subir cent fois par jour les étreintes brutales de marins avinées dans les bordels du port, que je me considčrerai encore bien heureuse de n'avoir pas ŕ vous donner satisfaction.
- Eh ?
- Allez vous faire foutre !
- Quel langage... Je me doute que vous parlez d'expérience, au sujet des étreintes avinées...
- Oh, malotru !
- Euh... attendez une minute, dit alors Jack. Vous nous menaciez, tout ŕ l'heure, de nous traîner devant votre pčre, dont je me doute qu'il s'agit de Maître Wang.
- Je n'ai rien ŕ vous en dire.
- Il se trouve justement que nous souhaitions lui ętre présentés, pour discuter d'une affaire qui devrait l'intéresser au plus haut point.
- Mon pčre n'a rien ŕ traiter avec des gweilos. ť
Puis, le masque de la colčre s'estompa un bref instant sur l'admirable visage triangulaire de la jeune Chinoise.
Ť Cela dit, si vous tenez tant que ça ŕ vous faire empaler sur un bambou enduit de piment, je puis, en effet, vous conduire. ť

15 - La Tour de la Mort

Wang Mi Fu faisait partie de ces gens qui ont trop la tęte de l'emploi. Quand on le voyait, on se disait Ť tiens, un vieux sage Chinois, il doit ętre vachement fort ne kung-fu ť. Avec son air de pas y toucher, son visage impassible et souriant et sa longue épistémologie blanche longue et étroite flottant au vent, on sentait tout de suite qu'on avait affaire ŕ un kador des arts martiaux capable de vous broyer la colonne vertébrale rien qu'en appuyant dessus avec l'index. On sentait le gars qui avait étudié l'enseignement des vieux moines tout pourris dans les montagnes et qui méditait sur les quatre éléments, ce genre de choses. Toute personne un peu sensible aux réalités du monde comprenait en le voyant qu'il s'agissait de toute évidence d'un personnage important, craint et respecté, et qu'il valait mieux éviter de lui chercher noise.
Ť Allez, mon p'tit bonhomme, accrochez-donc ça ŕ une patčre. ť lui dit le Commissaire Terrassol en lui confiant son chapeau mou. Ť Et profitez-en pour nous ramener les rafraîchissements et prévenir votre patron qu'on est arrivés.
- Cher Commissaire, dit alors Miss Wang en se retenant d'éclater d'un rire sardonique, j'ai l'immense honneur de vous présenter le Trčs Estimé Maître Wang, mon pčre.
- Oh pardon ! Je vous ai pris pour le larbin, toutes mes confuses... Je veux dire, c'est pas que vous ayez l'air d'un serviteur, sauf que vous ressemblez ŕ un Chinois et que... enfin, non pas que les Chinois soient nécessairement serviteurs, hein, y'en a des bien... Hein ? Jack, des commentaires ŕ faire ?
- Soyez les bienvenus dans ma modeste demeure, étrangers, répondit Maître Wang d'une voix qui aurait pu ętre sincčre. Passons dans la véranda, les thés sont servis. ť
La véranda était ouverte en cette saison, laissant les alizés rafraîchir agréablement l'intérieur. Deux banquettes étaient disposées en angle droit autour d'une table basse rectangulaire en bronze et bois laqué, orné de motifs dorés représentant un dragon entouré de fleurs.
Ť Oh, mais dites donc, c'est que vous avez un remarquable jardin, Maître Wang, hasarda Jack.
- L'étude de la nature est chčre au sage, autant que sa contemplation est précieuse ŕ l'homme simple.
- Lao Tseu ?
- Wang Mi Fu. J'ai collationné au cours des années les essences les plus représentatives et les plus spécifique de notre belle Chine, de chacune de ses provinces, de chacune de ses campagnes... Mes jardiniers tentent de les acclimater au mieux en cette contrée pourtant si différente... La terre d'ici, voyez-vous n'a rien des argiles jaunes du vieux pays.
- Pourtant, je vois que vous avez de bons résultats.
- Oui, dans certains domaines, pour certaines espčces. D'autres dépérissent, hélas. Quelle perte ! Car en vérité, nombre de ces espčces, endémiques ŕ la Chine, sont en voie de disparition. Les nouvelles méthodes de culture, importées d'Occident, le développement des routes, des chemins de fer et des villes, l'exploitation des foręts, tout ceci réduit la place accordée en Chine ŕ ces essences.
- C'est l'progrčs, lâcha négligemment le Commissaire Terrassol.
- Néanmoins, j'ai l'espoir qu'un jour prochain, quand les circonstances s'y pręteront, moi et mes amis pourrons ramener en Chine ces merveilleuses cultures, en planter les graines dans notre sol encore fertile, et les voir refleurir comme avant, restaurées dans leur grâce passée.
- Vous devriez demander de l'aide au Muséum d'Histoire Naturelle ŕ Paris, je crois qu'ils ont des programmes pour ce genre de chose. Mais venons-en ŕ notre affaire, je vous prie. Nous souhaitions vous interroger sur une affaire assez trouble ŕ propos d'un cristal trouvé en Afrique, l'étoile de Djalagnagna...
- Diayema.
- C'est cela męme, monsieur Wong. Que pouvez-vous nous dire ŕ ce sujet ?
- Excusez-moi, je n'ai pas bien saisi, ŕ quel titre ętes-vous ici ?
- Terrassol, Commissaire Divisionnaire Valentin Terrassol, du Bureau des Enquętes Extérieures. Et voici mes assistants, le sergent Dragan Dragonisevitch et le brigadier Bobby Duilding, tous deux des Forces Spéciales, le docteur Lavanture, de l'Université de Lyon, le célčbre capitaine Jack Whiskers, qu'on ne présente plus, et pour finir, la délicieuse Lorna Dale, que vous avez sans doute reconnue si vous ętes cinéphile.
- Mais si j'ai bien suivi votre propos, vous ętes un policier Français, donc.
- C'est ça. Donc, l'Etoile de...
- Par conséquent, si je ne m'abuse, et ŕ moins que la situation n'ai drastiquement changé ces derniers jours ŕ Madagascar sans que j'en sois informé – ce qui est possible car je ne m'intéresse que d'assez loin ŕ la politique – nous ne sommes pas exactement sous votre juridiction, monsieur le Commissaire.
- Eh bien... c'est vrai que techniquement... si l'on s'en tient ŕ la lettre de la Loi...
- Dans ce cas, nous sommes bien d'accord que vous n'ętes pas en position de réclamer quoi que ce soit de moi, que rien ne me force ŕ vous répondre, ni ŕ vous aider en quoi que ce soit dans votre affaire.
- Eh bien...
- A part bien sűr la courtoisie coutumičre du peuple Chinois envers ses hôtes, et le fait que je suis toujours pręt ŕ coopérer avec les autorités de la glorieuse République Française. Je suis donc disposé ŕ vous faire part de mes lumičres sur cette histoire, voire męme, ŕ vous apporter une certaine assistance, pour autant que mes moyens me le permettent.
- Quelle joie.
- J'ai en effet, pour ma part, entrepris des... comment dire... des actions qui pourraient ętre complémentaires des vôtres. Néanmoins, je ne vous cacherai pas que vous associer avec moi revient ŕ vous aliéner les puissants ennemis qui sont les miens.
- Les nazis ? Nous ne craignons gučre ces abominables doryphores.
- C'est un bon début. Voici pourquoi, afin d'ętre sűr que vous aurez la force de résister au mal qui bientôt nous assaillira de toutes parts, pourrais-je vous proposer une sorte de petit... test ? Une sorte d'exercice.
- Une épreuve, quoi ?
- Voilŕ, une épreuve.
- Je m'en réjouis ŕ l'avance. C'est dangereux ?
- Du tout voyons, du tout, c'est plus sportif qu'autre chose. Chi-Chi ?
- Oui, pčre ?
- Mon enfant, allez voir si les préparatifs sont achevés dans la Tour de la Mort. ť

Deux heures plus tard...

Ť Ah, mon dieu, s'écria le Commissaire, ce cauchemar est enfin terminé !
- J'ai bien cru que mes poumons allaient exploser, gémit Lorna, pantelante et agrippée au bras de Jack.
- Heureusement, dit ce dernier, que nous avons pu compter sur la ruse du docteur Lavanture pour vaincre la femme-araignée.
- Et sur l'esprit d'ŕ-propos du Commissaire lorsque les Sept Dragons ont dévoilé la Tunique d'Or !
- Je crois que je n'oublierai jamais la terreur que l'on a vue dans les yeux du sorcier Yiling lorsque la Cloche de Brique a retenti la troisičme fois, dit Lorna. C'était pathétique.
- En tout cas ma chčre, vous vous ętes bien jouée du Joueur de Goshi, bravo ! Remarquable diction, et supčre crochet du gauche.
- Le Singe Pi m'a beaucoup aidée, il faut dire.
- Je vois que vous avez triomphé de l'épreuve, étrangers, constata Maître Wang. Je ne pensais pas que vous réussiriez ŕ franchir les Trois Stades de la Sagesse. Mais je vois que l'un de vos compagnon manque ŕ l'appel. Aurait-il regrettablement trépassé dans la tour ?
- Ah ? Dit le Commissaire. Il manque quelqu'un ? Oh oui, c'est vrai, le sergent Dragonisevitch... Ah lŕ lŕ, quelle histoire... C'est l'destin.
- Comme vous dites. Parlons, maintenant.
- Bonne idée. ť
Ils s'assirent derechef autour d'un bon thé. Aprčs que Jack eut conté une nouvelle fois comment il était entré en possession de l'Etoile de Diayema et comment il avait entendu parler de Maître Wang.
Ť Ainsi, Wu Hongwu a rencontré son destin, mais a néanmoins réussi ŕ accomplir sa mission en mettant la pierre ŕ l'abri du mal. Mais vous ignorez ce dont il retourne, n'est-ce pas ?
- Tout ŕ fait.
- Voici donc toute l'histoire, pour ce que j'en connais. Voici bien des millénaires, au bord des grands fleuves du monde, les hommes ont émergé de la barbarie originelle pour fonder des villages, des cités, des royaumes et bientôt des empires...
- Euh... vous n'ętes peut-ętre pas obligé de nous raconter TOUTE l'histoire. On pourrait commencer par le début de ce qui nous concerne et zapper tous les trucs de Moďse et des croisades...
- Mon exposé, Commissaire, se doit de débuter en des temps anciens, car c'est lŕ que se trouve précisément l'origine de mes tracas. Donc, c'est ŕ peu prčs ŕ la męme époque, il y a cinq mille ans ŕ peu prčs, qu'en des lieux bien éloignés de la Terre, sont apparues les grandes civilisations connues de vos universitaires, les Chinois et les cités de l'Indus en Asie, les Egyptiens et les Sumériens autour de la Méditerranéenne, les Olmčques en Amérique, et bien d'autres encore qui n'ont pas laissé tant de monuments, et donc nous sont méconnues. Ces temps reculés, qui virent l'apparition de l'astrologie, de l'écriture, de la politique, vous sont connues en Occident sous le nom d'âge du bronze.
Mais depuis quelques décennies, des chercheurs ont examiné certains vestiges mystérieux découverts ici et lŕ sur toute la plančte. Il y a d'étranges reliques forgées dans des matériaux inconnus et ornées d'écritures indéchiffrables, ne se rapprochant d'aucune graphie connue, les ruines cyclopéennes érodées jusqu'aux fondations d'installations dont nul n'a percé la raison d'ętre. Dans leur majorité, les archéologues admettent que ces reliques proviennent de civilisations de l'âge du bronze qui nous sont encore inconnues, et les datent d'environ quatre ŕ cinq mille ans. Cependant, il existe un groupe de jeunes chercheurs inconoclastes qui estiment que ces vestiges sont bien plus anciens, au moins antérieurs de dix mille ans ŕ l'apparition des plus anciennes civilisations connues.
- Excusez-moi, demanda Lorna, mais sur quoi se basent-ils pour dire ça ?
- Sur les similitudes qu'ont ces vestiges entre eux, et sur l'absence de similitude qu'ils ont avec les autres civilisations. Par ailleurs, on a découvert dans le Yunnan des fragments de métal trčs profondément enfouis dans les sédiments d'une rivičre depuis asséchée. Le tout gisait sous les vestiges d'une ville Chinoise antérieure ŕ l'époque des Royaumes Combattants. De toute évidence, ils sont donc encore bien plus anciens que cette cité. Étant moi-męme passionné par l'étude des lettres anciennes, je me suis intéressé ŕ la question, et aprčs avoir tout d'abord incliné pour la thčse orthodoxe, l'étude de certains écrits fort anciens m'a convaincu de la justesse de l'autre thčse. Selon les mythes et les légendes de tous les continents, il y a bien eu, avant les temps historiques, une grande et puissante civilisation, peut-ętre aussi avancée que la notre, ou voire męme plus, et qui a étendu son influence sur tout le globe. Je crois d'ailleurs, docteur Lavanture, que vous ętes comme moi un ardent partisan de cette thčse.
- En effet, en effet. Mais je vous en prie, poursuivez, votre exposé est si brillant, je n'aurais pas mieux dit.
- Vous me flattez, docteur. Cette thčse reste donc encore peu populaire dans le milieu universitaire Français, essentiellement, je crois, parce que les Allemands l'ont reprise ŕ leur compte et érigée au rang de dogme. Certains cercles de nazis fanatiques, illuminés męmes, pensent en effet que la race Allemande descend de ce peuple puissant qui aura étendu son empire sur le monde.
- Une prétention qui ne surprend gučre de la part des boches, s'emporta Terrassol. Et vous pensez qu'ils cherchent ŕ s'approprier les reliques de cette civilisation pour leur propagande ?
- Pas seulement. Le fait est que des missions de recherche sont parties aux quatre coins de la plančte pour fouiller tout ce qui pouvait l'ętre, et qu'ils ont organisé une grande exposition ŕ Berlin l'an passé pour exhiber le fruit de leurs travaux – des travaux qui, si l'on passe outre leurs pitoyables fanfaronnades nationalistes, sont de grande qualité. Mais des éléments récents m'ont laissé ŕ penser qu'en réalité, c'est quelque chose de bien plus dangereux que la connaissance académique qu'ils ont trouvé dans les sables de la péninsule Arabique. Avez-vous entendu parler des incidents d'Irem ?
- Il me semble que oui, reprit Lavanture... c'était une expédition Allemande en Arabie, en effet. Ils ont été contraints d'arręter leurs fouilles il y a trois ans, non ?
- Contraints, le mot est faible. Ils ont été chassés par les Français qui leur ont retiré leur licence de fouille lorsqu'ils se sont aperçus qu'ils évacuaient discrčtement certaines des pičces qu'ils mettaient au jour.
- Encore une fois, voilŕ qui ne m'étonne pas de ces fridolins.
- Si les journalistes Français ont parlé ŕ l'époque du Ť sauvetage ť du patrimoine impérial, ils n'ont pas évoqué, par ignorance ou pour sauver la face, le fait que la découverte de ces malversations est intervenue bien tard. Car ce petit mančge durait depuis longtemps et trčs discrčtement, ce sont des tonnes de reliques du passé qui ont rejoint le sol Allemand !
- Les scélérats !
- Or, le hasard faisant bien les choses, il advint que ces pičces étaient tout d'abord débarquées ici, ŕ Madagascar, par des boutres descendant discrčtement la côte Africaine, avant d'ętre embarquées dans des cargos tout ŕ fait officiels ŕ destination du Reich. Ce port de Diego Suarez, oů nous nous trouvons, a été l'une de ces plaques tournantes. Apprenant cela, je fis jouer mes amitiés et mon influence pour examiner certaines de ces reliques précieuses, encore ŕ l'entrepôt, et je fis alors une effroyable découverte. Les pičces qu'ils rassemblaient m'étaient familičres, car j'en avais vu les dessins et descriptions dans de trčs anciens rouleaux de parchemin dans un certain monastčre du Tibet. Il s'agit d'armes. Des fragments d'armes puissantes, invincibles ! Sans doute cherchent-ils ŕ les reproduire, dans leurs usines.
- Voici qui colle bien, en effet, ŕ la personnalité de ces abominables teutons, approuva le Commissaire. Mais qu'ils les construisent, leurs armes, et qu'ils osent donc les lever contre la République ! On leur montrera une nouvelle fois ce qu'on en fait, de leur belle armée.
- Je crains que ça ne soit plus sérieux qu'une habituelle menace militaire, Commissaire. Savez-vous comment la civilisation de Mű – appelons-lŕ comme ça, puisque c'est ainsi que l'a baptisée le professeur Vandorken – savez-vous donc comment elle a disparu ? Ravagée par ses propres armes, Commissaire. Ces armes dont nous parlons aujourd'hui, et qui causčrent un si grand désastre sur toute la plančte que l'humanité passa au bord de l'extinction, un si grand désastre que les terres jadis fertiles devinrent des déserts, que des continents furent engloutis, que les montagnes s'effondrčrent et que la géographie du monde fut remodelée ŕ un tel point que des millénaires plus tard, nos civilisations en gardent encore la trace dans leurs mythes fondateurs. Il fallut tous ces sičcles, toutes ces générations pour que notre race refasse le chemin vers la civilisation. Imaginez ce qui se passerait si les nazis mettaient la main sur de telles armes !
- Sambre et Meuse !
- Une apocalypse planétaire ! Un cataclysme ŕ nul autre pareil... Vous comprenez maintenant l'importance cruciale de la mission qui, ŕ notre corps défendant, nous échoit.
- Mais hélas, Maître Ming, il est trop tard ! Comment empęcher que l'Allemand ne déchaîne sa furie sur le monde, maintenant qu'il est en possession de ces richesses ?
- Par bonheur, je sais qu'il leur manque trois éléments cruciaux pour arriver ŕ leurs fins, trois pičces qui étaient ŕ la base de la technologie des Anciens. J'en ignore l'usage exact, mais j'en connais la forme et l'aspect : il y a le Disque, le Cylindre et le Cristal. Le Disque, hélas, ils en ont volé un ŕ Paris.
- L'Anneau de Nürburg !
- Il leur faudra sans doute du temps avant de pouvoir en faire une copie utile. Le Cristal est plus simple ŕ produire, pour peu qu'on connaisse sa composition précise. Ce qu'ils ne risquent pas de découvrir puisque par bonheur, le seul exemplaire connu est en votre possession, Capitaine Whiskers !
- Et il n'est pas né, celui qui arrivera ŕ me le prendre, c'est moi qui vous le dit !
- Ne manque plus que le troisičme élément, le Cylindre.
- Mais je présume, maître Wang, que vous avez déjŕ quelque soupçon sur l'endroit oů nous pourrions en trouver. Et que vous n'aurez pas trop de quelques alliés de circonstances nous en emparer avant les nazis, n'est-ce pas ?
- Je vois, acquiesça le mandarin en lissant sa longue barbe, que vous avez oublié d'ętre bęte. Vous plairait-il de visiter un peu la Russie ? ť

16 - L'heure du thé

Ť Je suppose, hasarda le docteur Lavanture, qu'aucun parmi nous ne parle russe ?
- Moi, un peu, dit timidement Lorna.
- Vous madame ?
- J'en ai appris pour le tournage de Ť Svetlana Korolevna ť, de Carol B. Parmesian (avec Steve Lombard et Norman Harrisson, librement inspiré de l'œuvre d'Anatoli Streptokov).
- Vous avez tourné en Russie ?
- Non, au Canada. Mais il n'y a pas grand chose ŕ faire au fin fond du Saskatchewan en plein hiver, alors pour tromper l'ennui, j'ai appris le russe.
- Le tournage a dű ętre long.
- Deux semaines, pourquoi ? ť
Pendant ce temps lŕ, les autres écoutaient religieusement Maître Wang.
Ť Vous le savez sans doute, la Russie était, du temps du communisme, une dictature féroce qui traitait rudement quiconque était soupçonné d'avoir des velléités d'opposition. Reprenant l'usage déjŕ en vigueur du temps des tsars, les barons rouges avaient pris l'habitude de les exiler dans des mines lointaines, au cœur des territoires hostiles et déserts de la Sibérie, pour les faire travailler jusqu'ŕ ce que mort s'en suive ŕ construire des chemins de fer, creuser des canaux ou extraire des minerais. Il y a de cela neuf ans, il advint qu'une mine cessa de donner de ses nouvelles. La chose n'était pas inhabituelle, aussi les autorités laissčrent-elles passer l'hiver et n'envoyčrent qu'au printemps une expédition pour reprendre contact avec l'exploitation, qui était trčs isolée...
- Houlŕ, je sens venir le coup ! Intervint Terrassol. En creusant, ils étaient tombés sur des reliques trčs anciennes d'une cité perdue ou quelque chose comme ça...
- En effet...
- ...tantantantantan... et pour une raison inconnue, tous les mineurs étaient morts, pas vrai ?
- ...de fait...
- Oh, et puis je parie que sur l'expédition de secours, il n'y a eu qu'un seul survivant qui est revenu ŕ moitié fou en balbutiant d'horrifiques histoires de cultes impies ŕ des dieux sans visage et de bas-reliefs obscčnes et blasphématoires ornés de coruscations fuligineuses.
- Comment avez-vous entendu parler de cette affaire ?
- Non, mais c'est toujours un peu la męme histoire. Et donc ?
- Et donc lŕ-dessus, il y a eu la guerre avec l'Allemagne, et ces histoires sont passées un peu au second plan des préoccupations des soviétiques. Vous y trouverez peut-ętre un des éléments tels que ceux que nous recherchons, d'autant que le membre de l'expédition ayant perdu l'esprit a, dans ses délires, décrit ŕ de nombreuses reprises des machines fantastiques.
- Mais il me semble que la Russie est aujourd'hui sous la botte nazie, s'étonna Jack. Comment peut-on espérer monter une expédition en territoire ennemi, ŕ leur nez et ŕ leur barbe ?
- Comme je vous l'ai dit, c'est d'une terre reculée que nous parlons. Les Allemands sont peu intéressés par l'arričre-pays Sibérien, et y sont donc peu nombreux. Aujourd'hui, ces terres sont retournées au silence, ŕ la steppe, nul homme sans doute ne s'y est plus risqué depuis.
- Et pour nous y rendre, comment ferons-nous ?
- Je crois savoir que vous disposez d'un dirigeable,
- Ce n'est pas ce qu'il y a de plus discret pour voler en territoire ennemi.
- Soyez sans crainte, je pourvoirai ŕ ce détail. En outre, vous ne serez pas totalement livrés ŕ vous-męmes, car j'ai pris contact avec certains shamans des peuples indigčnes de la région, ils vous viendront en aide.
- Vous avez des amis shamans chez les esquimaux du grand nord ?
- J'ai beaucoup d'amis. Voyez-vous un inconvénient ŕ ce que ma fille vous accompagne ? Elle a bien des talents.
- Nous allions vous le proposer, trčs honorable seigneur Wang, approuva Jack avant que quiconque n'ai pu dire un mot.
- Excellent, excellent. Il faudra nous hâter afin de prendre nos adversaires de vitesse. Nous avons quelques préparatifs ŕ faire, mais ça ne sera pas long, je pense que vous pourrez quitter Diego Suarez dčs cette nuit. Je suppose que vous avez convenu un moyen de rejoindre votre vaisseau volant.
- Nous avons en effet un point de rendez-vous en mer, ŕ deux heures du matin, chaque nuit. Un ilot au large.
- Ce sera parfait. Mes gens vont s'occuper de tout. En attendant, soyez mes hôtes, je vous en prie ! Profitez du confort de ma modeste mansarde. ť

Ť Muti, ich höre den Wagen !
- Nein, ich höre den Bus. ť
Ah, mais je crains que certains de mes lecteurs ne soient pas familiers de la noble langue de Goethe ; le dialogue entre ces deux soldats allemands, qui arpentaient au męme moment le sol boueux et pentu d'une île perdue au fin fond du pacifique, bravant la nuit noire et la pluie tropicale, risque donc d'ętre inintelligible si je ne le traduis pas incontinent en bon français, ce dont je m'acquitte sur le champ.
Ť Dis-donc Hans, c'est encore loin ?
- Non, Helmut, on arrive. Qu'est-ce qu'il y a, tu as peur ?
- Bien sűr que j'ai peur, nous sommes hors de Ť la zone ť, tu sais bien ce qui peut arriver !
- Bah ! Balivernes que tout ça ! Il faut savoir prendre des risques dans la vie. Tu ne comptes pas rester pauvre toute ta vie ?
- Non bien sűr...
- Ta solde de grenadier te suffit, ŕ toi ? A moi non. Ah, la riche idée qu'a eue le professeur d'interdire tout alcool sur cette foutue île ! Je te dis qu'en revendant ces deux caisses de schnaps aux camarades, on va se faire au moins cinq ou six cent reichsmark de bénéfice !
- …
- Allez, un peu de courage ! La cachette n'est plus qu'ŕ quelques dizaines de mčtres, je crois. Et cesse de gémir, pense ŕ tous ces beaux biftons...
- …
- Es-tu donc un soldat Allemand, ou une lopette ? Hein ? Helmut ? Tu ne dis rien ? ť
Hans se retourna. Dans le cône de lumičre de sa torche, il vit qu'Helmut était resté lŕ, ŕ une dizaines de mčtres, raide comme un piquet. Il y avait quelque chose d'étrange dans son attitude. Quelque chose que Hans mit deux bonnes secondes ŕ saisir. Helmut n'avait plus de tęte. Entre ses épaules, un trou béant, bordé de lambeaux de chair, pissant un ruisselet de sang qui se męlait aussitôt en volutes diffuses au flot boueux qui entourait ses rangers. Le corps décapité tomba vers l'avant, comme une bűche. Lentement, trčs lentement, car Hans n'était pas un homme trčs vif d'esprit, une terreur insondable le saisit au bas-ventre. Il y eut un bruit derričre lui, dans le buisson. Un frôlement de feuille, suivi d'une sorte de respiration trépidante... cela ressemblait un peu au ronronnement d'un chat. Un chat énervé qui ronronnerait depuis l'intérieur d'une boîte de conserve. En beaucoup plus fort. Hans savait que c'était une mauvaise idée de se retourner et de regarder. Il avait déjŕ assez peur, ça ne servait ŕ rien de voir. Il attendit donc sans bouger.
Personne n'entendit le bref hurlement de Hans, aussitôt étranglé dans un gargouillis affreux.

D'aprčs Maître Wang, il ne lui serait pas difficile de trouver ce fameux boutre de pęcheurs pręt ŕ les convoyer jusqu'ŕ leur point de rendez-vous car il avait Ť des gens qui lui devaient un petit service ť sur le port. Il semblait que beaucoup de gens devaient un petit service ŕ Maître Wang. Toujours est-il qu'il se montra fort courtois, et qu'avant de prendre congé avec sa fille pour mettre au point quelque préparatif mystérieux, il laissa ses hôtes aux bons soins de domestiques du dernier obséquieux (bien qu'ils ne parlassent pas un traître mot de français, ŕ les en croire).
Ť Voici une affaire bien engagée, finalement ! Le mystčre s'éclaircit peu ŕ peu, et nous devinons maintenant les tenants et les aboutissants de cette affaire.
- Vous avez raison docteur, approuva Jack. Mais le plus important, c'est que nous avons maintenant un allié précieux en la personne de ce Maître Wang. Nous avons été bien inspirés de prendre contact avec lui.
- Ne vous réjouissez pas tant, mes amis, tempéra le Commissaire. Je vous rappelle que notre hôte, pour poli qu'il soit, n'en est pas moins lié ŕ un meurtre, au moins !
- De quoi parlez-vous ?
- Eh bien, de cet agent Allemand, Klinsmann, qui avait été retrouvé mort dans le fleuve Congo, horriblement mutilé. J'ai tout lieu de croire que ces Chinois étaient ŕ l'œuvre dans ce meurtre, et męme si cette crapule boche a sans doute mérité son sort, la brutalité du procédé utilisé devrait nous inviter ŕ la méfiance. Du reste, cette mademoiselle Wang n'était-elle pas ŕ Boma avec nous ? Qu'y faisait-elle ? Son pčre n'en a rien dit.
- Vous avez peut-ętre raison, Commissaire, Vous faites bien de nous rappeler ŕ la prudence. Nous ne connaissons rien des motivations de ces gens, aprčs tout.
- Et de surcroît, ce sont des orientaux, donc ataviquement inclinés ŕ la fourberie. Ils détestent les blancs, c'est bien connu. Méfions-nous en comme de la peste.
- Je suis étonné de vos préjugés. La République Française ne fonde-t-elle pas ses principes sur l'égalité des hommes, hors de toute considération de race, d'ethnie ou de religion ?
- Si, sans doute. Sans doute.
- Si une saine prudence s'impose, nous devons bien convenir que jusqu'ŕ présent, Maître Wang s'est montré bien disposé ŕ notre égard, et lui en tenir crédit. ť

Ť Acitvez, chiens ! Que ces bagages soient pręts dans trente minutes ! Mon pčre ne tolčrera aucun relâchement dans votre ouvrage.
- Oui, serviteurs, poursuivit le vieil homme. Plus vite vous aurez terminé les préparatifs, et plus vite ces maudits gweilos puants déguerpiront de la propriété. Ah, j'enrage de les sentir souiller ma demeure ! Ces porcs vautrés dans leur graisse décadente sont aussi laids que stupides !
- Mais pčre, pourquoi tolérer leur présence, dans ce cas ? Pourquoi ne pas les châtier comme il se doit de leur impudence ?
- J'ai des desseins pour eux. Ils semblent décidés, obstinés męme, et disposent de moyens conséquents; En outre, ils sont idiots, et tels des aveugles au milieu d'une bataille, ne comprennent rien des enjeux réels de la partie en cours ; Une telle nigauderie m'est utile. Nous avons besoin d'eux, ma fille. ils agiront pour nous, nos dociles marionnettes. Ils combattront pour nous dans le théâtre d'ombres de cette guerre secrčte, et lorsque nous en aurons fini, c'est toi qui coupera les fils qui les anime. Comprends-tu, Chi-chi ?
- Je comprends, mon pčre, et j'obéirai.
- Suis-les, męle-toi ŕ eux, sois parmi eux comme une amie. Mais garde ŕ l'esprit qu'ils ne sont pas comme nous, ils sont nos inférieurs, issus d'une race physiquement, intellectuellement et moralement inférieure que les hasards de l'histoire ont menée ŕ gouverner le monde par le fer, le feu et la puissance de la vapeur. Ils sont les outils de notre Grand Dessein. Ne t'attache pas ŕ ces gens.
- Il n'y a aucun risque que cela arrive, pčre. ť

17 - Le Khalid Pacha

C'est ŕ la nuit tombée que les nos héros, maintenant flanqués de miss Wang, embarqučrent dans une luxueuse limousine noire. Miss Wang avait pour la circonstance revętu quelque chose qu'elle qualifia de Ť plus confortable ť, en l'occurrence une robe fourreau noire et or qui mettait en valeur sa plastique longiligne. Détail qui n'avait pas échappé ŕ Jack.
Ť C'est mignon, Chi-Chi. Ça veut dire quelque chose, en chinois ?
- Ça peut se traduire par Ť Miss Wang ť. Je ne m'offusquerai pas que vous m'appeliez ainsi, du reste.
- J'ai toujours été fasciné par la culture asiatique, savez-vous ?
- Quelle coďncidence, j'ai moi-męme soutenu un mémoire sur l'inculture occidentale. ť
Jack était de bonne composition, et męme s'il n'avait pas l'habitude de se ramasser tant de rateaux (vu qu'un acteur-aviateur-héros de guerre, ça emballe de la fouffe au kilo quasi sans le faire exprčs), ça n'entamait pas sa bonne humeur. Le Commissaire se montrait plus circonspect.
Ť Eh bien, que d'activité malgré l'heure ! Ces maudits allemands sont partout, vous aviez raison, miss Wang. J'espčre que nous parviendrons ŕ passer inaperçu.
- Soyez sans crainte, nous sommes ici dans le quartier du nouveau port, construit par les Allemands, et oů ils débarquent leurs marchandises ŕ toutes les heures du jour et de la nuit. Mais d'aprčs ce que vous m'avez dit, votre contact vous attend au vieux port de pęche, oů ces sauvages n'ont aucune raison de faire du tourisme. Monsieur Mong.
- Oui, miss Wang ?
- Vous éteindrez les phares quand nous approcherons. Nous non plus n'avons rien ŕ faire lŕ-bas ŕ cette heure.
- Oui, miss Wang. ť
Car la vénéneuse chinoise ne comptait pas voyager seule en compagnie d'occidentaux, et s'était faite accompagner de son nervi, l'énorme monsieur Mong, qui ne se caractérisait pas par sa finesse d'esprit mais faisait néanmoins un chauffeur passable. La limousine, remarquablement silencieuse, glissa bientôt le long des quais déliquescents et déserts, ŕ la seule lumičre de la lune et des étoiles, absorbant de sa suspension impeccablement huilée les cahots de la route.
Ť C'est notre embarcation, je pense. J'ai vu des silhouettes s'agiter. Oui, voyez, le poste de barre, j'y vois une lueur rouge. On nous fait signe.
- Monsieur Mong, garez-vous. Mais laissez tourner le moteur.
- Oui, miss Wang. ť
C'était un de ces vaisseaux de bois ventrus construites un peu partout sur les plages entourant la mer Rouge et l'océan Indien, selon des techniques séculaires et en employant les matériaux disponibles, pour peu qu'ils fussent friables et poreux. Au cours des sičcles, ces navires avaient servi ŕ tout, ŕ la pęche, ŕ l'exploration, au commerce, au voyage, au trafic des épices et des esclaves, ŕ la guerre et ŕ la piraterie. Le Ť Khalid Pacha ť semblait du reste avoir rempli toutes ces missions, ŕ la suite ou en męme temps.
Ť Tiens, celui-ci n'a pas de mât, nota miss Wang.
- C'est une bonne chose, ça veut dire qu'il a un moteur, répondit le professeur.
- Nous l'espérons tous. Tiens, ce gredin qui vient vers nous m'a l'air d'ętre le capitaine.
- Bienvenue ŕ bord di Khalid Pacha, effendi, ji vous attendais, vite vite, monti, monti, on est en retard, la marée elle redescend. ť
Le capitaine jetait des regards nerveux des deux côtés de la jetée ; il n'était de toute évidence pas tranquille. Jack nota qu'il portait un Luger Parabellum ŕ la ceinture. Ce détail était le premier qui sautait aux yeux. Le second était que ladite ceinture était longue, vu que l'homme présentait cette morphologie plutôt commune chez les orientaux ayant dépassé un certain âge et un certain tonnage de loukoums. De petite taille, il portait en outre de fines moustaches ŕ la mode en Egypte et son crâne aussi lisse que le dôme de la mosquée Ibn Tulun s'entourait d'une mince couronne de cheveux noirs.
Ť Vous ętes Ali Saďd Al Zawahiri ? Demanda le Commissaire.
- Oui oui effendi, c'est moi, monti, monti vite. Oh, mais il y a des dames ! Mesdames, je suis confus, bienvenue ŕ mon bord... Je crains que nos modestes installations ne soient un peu rustiques pour des personnes de votre qualité.
- Soyez sans crainte, lui répondit Lorna, ça ira bien, et j'ai cru comprendre que la traversée serait brčve.
- Trop brčve ŕ mon goűt, hélas. Néanmoins, je vous assure que moi et mon équipage nous mettrons en quatre pour faire de ce voyage un agréable souvenir.
- Tiens, l'effendi a disparu et il a perdu son accent, glissa Jack ŕ l'oreille du Professeur.
- Un de mes professeurs tenait pour acquis que le langage humain, qui dépasse de loin en complexité et en subtilité ce qui serait absolument nécessaire pour la survie de l'homme, était une sorte d'ornement semblable ŕ la queue des paons ou aux lueurs émises par les lucioles, et avait été développé dans l'unique but de séduire les femmes. Cette subite compétence linguistique chez cet Arabe pourrait s'expliquer par la mise en présence de la gent féminine.
- Amusante explication. ť
L'équipage se composait d'une dizaine de marins de races diverses, mais dont aucun ne semblait sortir de l'école hôteličre. Du reste le boutre, gréé pour la pęche et un peu de contrebande, n'était pas vraiment fait pour transporter des passagers, comme son capitaine l'avait fort honnętement signalé. Pour ętre précis, la cabine de l'équipage, c'était une tente qu'on montait sur le pont la nuit. Enfin, une tente, techniquement, c'était plutôt une bâche, tendue par deux bâtons. Seul le capitaine avait droit ŕ une cabine en dur, qui faisait aussi office de poste de pilotage, de radio, de sainte-Barbe et de remise ŕ bičre. Les cuisines, c'était un réchaud ŕ charbon qu'on rentrait sous la tente quand il pleuvait. Enfin, un réchaud, c'était vite dit. C'était en fait un vieux bac ŕ huile qui jadis exerçait son sacerdoce sous une durite du moteur, mais qu'on avait remplacé parce qu'il était troué. Pour la douche, c'était sur le pont que ça se passait. On se lavait ŕ grands seaux d'eau de mer, puis on se rinçait avec un peu d'eau douce prise au bidon. Pour les toilettes, la mer y pourvoyait aussi.
Passer de la luxueuse limousine ŕ cet odorant véhicule fut un de ces chocs culturels dont la vie d'aventure est prodigue. Le capitaine Ali Saďd commanda ŕ ses hommes, dans quelque bichlamar coloré, de larguer les amarres en silence. A son régime minimal, le moteur du Khalid Pacha semblait au bord de l'asphyxie, émettant un toussotement pitoyable de poitrinaire en phase terminale. Néanmoins, ces sons étouffés présentaient l'avantage de ne pas porter bien loin, et de se fondre dans le murmure des vagues. En outre, contrairement ŕ la plupart des boutres qui étaient peints de blanc et d'or, celui-ci était soigneusement badigeonné de peinture sombre et sale, et aucun objet clair n'était visible sur le pont, ce qui dans la pénombre lui conférait une quasi-invisibilité pour qui passait ŕ plus de cent mčtres. Rien de ceci, sans doute, ne tenait du hasard. C'est donc ainsi qu'ils laissčrent derričre eux les lumičres décadentes de Diego Suarez, quittčrent la baie déchiquetée et s'enfoncčrent dans l'obscurité moite des nuits marines.
Ť Professeur ? Professeur oů ętes vous ?
- Ici, Commissaire, je discutais avec le capitaine. C'est comique, figurez-vous que j'ai eu son fils pour étudiant !
- Non ? Sapristi, quelle coďncidence !
- Il me disait aussi que nous en avions pour douze heures de traversée, et que nous serions donc bien inspirés de prendre un peu de repos, ce qui m'a semblé trčs juste. Aprčs tout, notre périple est loin d'ętre terminé.
- Douze heures ! Elle est si loin que ça, cette Île Glorieuse ?
- Non effendi, en ligne droite, ça irait plus vite.
- Eh bien alors pourquoi on n'y va pas tout droit ?
- Li vedettes allemandes patrouillent tout le temps effendi, tout le temps, il faut les éviter, il faut rester au large. Laissez moi faire, j'ai l'habitude, oui oui...
- Bon, admettons. Eh, vous avez entendu, il y a douze heures de traversée.
- C'est gai. Holŕ, vous autres, on dirait qu'on en a encore pour douze heures de navigation. On devrait songer ŕ se mettre ŕ l'aise.
- Eh bien, opina Jack, vous faites comme vous voulez, mais moi, je vais faire comme le dit ce brave homme. On m'a appris ŕ l'armée qu'il convenait de profiter de toutes les occasions pour dormir un peu. ť
Et, mettant en pratique ce sage précepte, il se coinça contre un bout de bastingage, ramena sur lui un vieux bout de filet et s'endormit sans se débotter. Ses compagnons l'imitčrent bien vite, l'absence de distraction ŕ bord rendant l'idée du sommeil particuličrement plaisante. Quels cons, quand męme, quand on y pense.

Le soleil souverain de l'océan Indien n'était pas encore haut dans le ciel quand le Commissaire s'éveilla. Homme d'action et de discipline, il n'appréciait nullement la mollesse et, été comme hiver, en tous lieux et en toutes circonstances, il mettait un point d'honneur ŕ s'éveiller ŕ six heures et quart tapante, avant de faire un peu de gymnastique selon la méthode Hébert. C'en était ŕ un point de routine que son corps se passait maintenant de réveil-matin et s'actionnait tout seul ŕ l'heure dite. Il se mit donc debout, s'étira longuement, et salua le marin malgache qui, ŕ la poupe, maniait la barre de son pied tout en se roulant une cigarette. Il était peu probable qu'il fut prévu de servir un petit déjeuner, se alors dit notre héros en rajustant sa chemise et sa moustache. Puis, il porta son regard ŕ la proue, et constata avec plaisir qu'ŕ l'horizon se profilait une île.
Ť Je me la figurais plus petite, l'Île Glorieuse.
- Missié pardon roumi ?
- Je disais, capitaine, qu'il est bien grand, votre îlot.
- Oui oui bwana, de l'eau. Le bidon, le bidon !
- Non, je disais, c'est une grande île.
- Pas fille ŕ bord, pas fille. Demandez Sultan, c'est lui fait ça.
- Ça va, laissez tomber. Ah, ce pauvre diable est bien sympathique, mais parfaitement abruti.
- Qui ça Commissaire ?
- Ah, ma chčre Lorna, vous voici éveillée tôt vous aussi.
- Je dors peu.
- Bonne nouvelle, nous voici en vue de l'Île Glorieuse.
- Ah !
- Je ne suis pas un grand connaisseur de la chose maritime mais d'aprčs moi, nous devrions avoir débarqué d'ici une heure. Je crains qu'il nous faille nous passer de petit déjeuner.
- A la guerre comme ŕ la guerre, Commissaire. Dois-je éveiller miss Wang ?
- En effet, ce serait approprié. Pour ma part, je vais me charger du quartier des hommes. ť

On aura compris que par souci de convenance, les dames avaient fait chambre ŕ part, la chambre en question étant matérialisée par deux caisses de rhum formant cloison. Le Khalid Pacha mouilla donc ŕ quelques encablures de la côte, puis mit une barque ŕ la mer, propulsée par les bras maigres et noueux de deux numides peu diserts. C'est dans cet équipage que nos compagnons abordčrent l'enchanteresse plage de sable blanc qui ceignait les cocoteraies du long atoll.
Ť Comme c'est joli !
- Tout ŕ fait, miss Dale, c'est enchanteur, dirai-je, renchérit le Professeur.
- Oui, ces petites îles tropicales sont toujours charmantes sous le soleil. Oui, merci, posez nos affaires ici.
- Ah, les braves gens, dit alors Jack. Ils avaient l'air de brutes épaisses, de pirates et de forbans de la pire espčce, mais en fin de compte, ils ont été d'une compa... Ah, mais je vois un peloton de gendarmes qui vient ŕ notre rencontre comme prévu ! Holŕ, mes amis, nous voici !
- Bien que de la Police Nationale, je dois avouer que pour une fois, je ne suis pas fâché de les voir, ceux-ci.
- Ces démonstrations nationalistes d'occidentaux décadents m'indiffčrent, mais je dois dire que ces uniformes ne sont pas dénués d'une certaine élégance. Ils sont nouveaux ?
- Non, ce sont des... attendez, des Chasseurs ŕ Pied, je pense. Finalement, ce ne sont peut-ętre pas des gendarmes. Des Bigors ? Des Spahis ? Des Goumiers peut-ętre ? En tenue de parade...
- J'ai déjŕ vu cet uniforme quelque part, dit Jack. Mais oů ?
- Gestapo, Herr Whiskers ! Alors, on ne reconnaît pas son vieil ami ?
- Horreur, Biedermeier !
- Obersturmführer Biedermeier, bitte ! Ah ah ah ah ah !
- Jack ? Vous connaissez ce monsieur ? ť

Nos héros sont-ils tombés dans un pičge ? Sont-ils ŕ la merci de nazis sans scrupules ? Ne manquez pas le prochain chapitre de cette aventure palpitante : Ť Dans les griffes de la Gestapo ť !

18 - Dans les griffes de la Gestapo

Né au tournant du sičcle dans une trčs modeste famille de Thuringe, Gustav-Emil Biedermeier quitta le nid jeune et sans regret, voletant de ses petites ailes tordues vers le plus proche commissariat de police oů, en ces troubles années d'aprčs-guerre, on embauchait. Son caractčre trouva ŕ s'y épanouir, tout en finesses et subtiles ruses, confondant les suspects par l'écoute, l'observation et la psychologie. Excellant dans l'art d'infiltrer les milieux criminels, il sut utiliser sa souplesse d'esprit pour s'y fondre et parfois, y nouer de réelles amitiés. Usant avec intelligence de tous les moyens ŕ sa disposition, il fut prompt ŕ comprendre tout le parti qu'il pourrait tirer de l'ascension des nationaux-socialistes, qu'il rejoignit et soutint en secret. Il fit un bref passage dans la SS puis, ŕ sa dissolution, rejoignit la toute nouvelle Gestapo, oů il s'employa avec diligence ŕ rechercher les éléments subversifs, défaitistes, conspirateurs et autres mauvais coucheurs qui, sans ces vigilants serviteurs de l'Etat, auraient pu troubler la quiétude et l'œuvre ambitieuse de l'ordre nazi. Sa carričre, cependant, aurait été plus brillante s'il n'avait connu trois ans plus tôt un regrettable échec lors d'une opération au Luristan, échec auquel du reste Jack Whiskers n'était pas étranger et qui lui valait sa relégation dans cette région éloignée. C'est la raison pour laquelle il lui gardait quelque rancune bien compréhensible. Néanmoins, c'était de l'avis général un homme charmant, un joyeux compagnon et un joueur de whist tout ŕ fait décent.
Ť C'est Biedermeier, l'écorcheur de Nüremberg ! Le plus immonde scélérat que l'Allemagne ai jamais enfanté. Je pensais pourtant avoir purgé la terre de sa présence ŕ Baba Dan...
- Il faut plus qu'une cuve d'acide enflammé pour se débarrasser de moi, herr Whiskers. Ah, mais je vois que vous avez amené des amis avec vous. Et des dames. C'est excellent, excellent. Je me réjouis ŕ l'avance de m'entretenir avec vous de sujets divers et variés. Ah ah ah ah ah. ť
Ce disant, il se frottait les mains avec une lenteur de maniaque.
Ť Mais ŕ quoi songez-vous, herr Whiskers ? Vous avez l'air soucieux. Est-ce que par hasard, vous ne seriez pas en train de compter les fusils que j'ai de mon côté et les vôtres ? Je vais vous épargner cette peine, mon cher, j'ai ici les douze hommes en armes chargés d'assurer la sécurité de cette... station météorologique. Chacun est armé d'un fusil Karabiner 98b. Pour votre part, vous ętes donc sept, et le Capitaine Ali Saďd a pris soin de vous dérober vos munitions pendant que vous dormiez.
- Oh, le traître ! Il nous a vendus !
- Vous ne pouvez imaginer la joie que j'ai eue d'apprendre que vous veniez me rendre visite sur ma petite île, ŕ moi, votre vieil ami.
- Ignoble porc nazi, vous ne l'emporterez pas au paradis.
- Ergreifen sie ! ť
Ce qui signifiait Ť saisissez-les ť. Néanmoins, le premier de ces gardes fridolins, sans doute peu aguerri et de toute évidence peu inspiré, eut la mauvaise idée de poser rudement la main sur l'épaule fluette de miss Wang, ce qui fait qu'il se retrouva les quatre pattes en l'air et la thyroďde au fond de la trachée artčre avant d'avoir eu le temps de dire Ť scheiße ť. Elle lui prit son fusil dans le męme mouvement et mit en joue l'officier gestapiste qui, comme souvent ce genre d'homme placé dans une telle situation, s'avéra peu disposé au sacrifice. D'un geste de la main, il fit reculer ses sbires de quelques pas.
Ť Ach, quelle intéressante situation.
- Nous sommes ŕ égalité, dirait-on.
- Oui, plus ou moins. A part un petit détail que vous négligez, ŕ savoir que dčs que cette charmante demoiselle aura un instant de faiblesse, mes hommes vont la cribler de balles, ce qui sera trčs regrettable mais hélas inévitable.
- Allons, allons, nous pouvons négocier. Qu'est-ce que vous voulez précisément ? Est-ce moi ? Dans ce cas, vous pouvez relâcher les autres.
- J'ai mes ordres, herr Whiskers, je dois vous capturer et vous garder jusqu'ŕ ce qu'on vienne vous prendre. Ça ne devrait pas ętre long.
- Allons, entre nous, on peut toujours s'arranger. Par exemple, je ne connais pas la paye d'un
Obersturmführer, mais je suis convaincu qu'avec un peu de...
- Quoi ? Vous essayez de m'acheter ? Mais ma parole, vous déraisonnez, Whiskers ! Je suis un fidčle et inflexible serviteur du Troisičme Reich, je suis un authentique nazi de cœur moi monsieur, un véritable fasciste de conviction. Je ne veux pas de votre sale argent français, cloporte, je suis bien au-dessus de tout ça !
- Ah oui, c'est vrai, j'oubliais, vous ętes un dur de dur vous.
- Exactement, et je m'en vante. Rien ne compte plus pour moi que le sort de l'Allemagne et le triomphe du Grand Reich dont l'étendard glorieux frappé de la croix gammée flottera bientôt, je l'espčre, sur le monde entier. Car, guidés par notre bien-aimé Führer, les Allemands enfin assemblés seront bientôt une force irrésistible dont la pureté raciale et... euh... et...
- …et anéantira la ploutocratie judéo-bolchévique, peut-ętre ?
- Exactement, anéantira la ploutocratie judéo-bolchévique comme j'écrase ce misérable insecte qui ne cesse de bourdonner autour de moi. Oů est-il, enfin ? Ach dumkopf ! Schweinehund ! Kapelmeister ! Gepäck ! ť
Deux explosions quasi-simultanées éventrčrent alors la plage en soulevant des gerbes de sable corallien. Le bras hideux de la guerre venait de frapper cet éden insulaire, la violence extręme des armes modernes venait d'apparaître dans toute son absurde laideur, projetant ŕ terre les pauvres marionnettes humaines des deux camps opposés, pourtant unis dans le męme instinct de conservation. Et soudain, le monde bascula autour de Gustav-Emil Biedermeier, qui comprit tout ŕ la fois d'oů venait ce bourdonnement agaçant et pour quelle raison Whiskers tenait tant ŕ lui tenir le crachoir. En effet, passant au-dessus des cocotiers, un massif cigare volant arborant la cocarde tricolore venait de faire son apparition : majestueux orgueil de la Police Nationale Française, l'Alphonse Bertillon venait ŕ la rescousse ! Ses canons jumeaux de 125 venaient de tonner ŕ nouveau, tandis que de ses flancs jaillissaient des grappes denses de petites formes noires, et bientôt, de chacune d'entre elle, éclot un blanc flocon.
Ť Fallschirmjäger ! Schnell, schnell ! ť

Le reste de cet engagement est assez confus, mais peut se résumer ainsi : Sortant son arme de poing, Biedermeier tira au jugé parmi les silhouettes de ses prisonniers qui, profitant de la confusion et de la poussičre soulevée, avaient pris le parti de s'abriter dans les dunes toutes proches. Les gestapistes, néanmoins, avaient d'autres chats ŕ fouetter, puisqu'eux męmes s'enfoncčrent dans la luxuriante végétation qui bordait la plage afin d'intercepter les parachutistes avant qu'ils ne touchent terre. En effet, voyant clairement qu'ils étaient en infériorité numérique, leur seul espoir de victoire résidait dans l'acte peu sportif mais parfois nécessaire consistant ŕ déquiller les paras tant qu'ils étaient encore en l'air.
Cette action aurait pu ętre couronnée de succčs si le Bertillon n'avait disposé de plusieurs pičces de 75 et d'une mitrailleuse lourde destinée ŕ balayer le terrain ŕ basse altitude, une artillerie bien suffisante pour repousser les entreprises d'une douzaine d'hommes somme toute peu entraînés ŕ de tels assauts. Voyant que ses sbires n'allaient pas au combat dans les meilleurs conditions, Biedermeier les héla en des termes peu courtois, et parvint ŕ se faire entendre de deux d'entre eux, qui revinrent sur leurs pas. Ils constatčrent avec dépit que leurs captifs s'étaient échappés, et prirent donc le parti de traverser l'île pour rejoindre une embarcation qu'ils y avaient mise au mouillage. Alors qu'ils s'y activaient, ils butčrent inopinément sur Lorna Dale qui titubait dans sa robe en lambeaux et ne savait plus vraiment ce qu'elle faisait lŕ – elle s'était retrouvée trop prčs d'une explosion qui l'avait visiblement un peu secouée. Sans faire ni une ni deux, l'ignoble Biedermeier et ses complices l'embarqučrent sans qu'elle résiste trop. A quelques centaines de pas de lŕ, Jack et ses compagnons assistaient ŕ la scčne, ŕ leur grand désespoir.
Ť Horreur ! Il enlčve miss Dale !
- Excellente chose, souligna miss Wang. Cette dinde les encombrera comme elle l'a fait pour nous jusqu'ici.
- Dois-je vous rappeler qu'elle connaît nos plans ?
- Ah oui, c'est vrai ça. Et je ne suis pas certaine qu'elle résiste ŕ un interrogatoire.
- Surtout que Biedermeier est surnommé Ť le Torquemada de Dresde ť.
- Oh. Vous avez raison, c'est une catastrophe, il faut la secourir.
- Allons-y tout de suite. Commissaire, partez avec monsieur Duilding et le professeur Lavanture et tentez de faire jonction avec le dirigeable et d'expliquer la situation. Moi-męme, miss Wang, monsieur Mong, allons intercepter ce monstre et...
- Le professeur Lavanture ? Mais ça fait un moment qu'il est parti ŕ leurs trousses ! Et connaissant sa vitesse de course, il doit déjŕ y ętre. ť

Aussitôt, Jack, Mong et sa maîtresse détalčrent comme des lapins. L'île était un atoll assez typique, ŕ savoir qu'il était fort long, mais d'une largeur trčs modeste, quelques centaines de mčtres. C'est donc au terme d'une course assez brčve qu'ils rattrapčrent Lavanture, qui négociait avec Biedermeier. Ce dernier, qui tenait fermement Lorna par la taille, la menaçait de son pistolet, qu'il pointa néanmoins avec la derničre nervosité lorsqu'il vit arriver la petite bande sur son coin de plage. Au męme moment, les deux gestapistes peinaient ŕ faire glisser le canot ŕ moteur jusqu'ŕ l'eau.
Ť N'approchez pas, oů je vous descends ! N'approchez pas, chiens !
- Allons, monsieur, tempérait le professeur, soyez raisonnable. Madame Dale est innocente dans cette histoire, et n'a en aucune façon mérité un tel traitement. Relâchez-la, je vous prie.
- Et puis quoi encore.
- Je comprends qu'il vous faille un otage pour fuir en toute quiétude, aussi vous proposč-je, monsieur, une alternative. Pourquoi ne pas me prendre ŕ la place ? Ainsi, vous n'auriez pas ŕ rougir d'avoir enlevé une faible femme, et votre sécurité serait assurée. N'est-ce pas équitable ?
- Vous dites ? Vous voulez prendre sa place ?
- Comme le ferait n'importe quel gentleman.
- Hum... c'est vrai, il ne faudrait pas qu'on puisse dire que les Allemands sont des brutes et que la Gestapo manque ŕ l'honneur. Je consens ŕ cet échange, venez par ici et je libčrerai cette demoiselle.
- A la bonne heure...
- Non, Professeur, n'en faites rien, ce scéléra...
- Soyez sans crainte, Jack, je sais jauger les hommes, et je sais que celui-ci est lié par l'honneur des soldats. Prenez soin de miss Dale, je vous prie.
- Mais enfin prof...
- J'arrive, monsieur. Voyez, je suis sans arme. ť
Lavanture franchit les quelques pas qui le séparaient de l'Obersturmführer Biedermeier.
Ť Excellent. Les mains dans le dos, je vous prie.
- C'est de bonne guerre. ť
Entre temps, les deux arsouilles avaient mis la barque ŕ flot, et l'un d'eux revenant, son supérieur lui intima l'ordre de menotter le numide universitaire.
Ť Me voici réduit ŕ l'impuissance, maintenant. Vous pouvez libérer miss Dale.
- Oui, je peux. Dans l'absolu. Allez, embarquez les tous les deux ! Ah ah ah !
- Oh, monsieur, vous n'ętes pas un gentleman !
- Ah ouais ? ť
Et pour toute réponse, Biedermeier couvrit sa retraite en tirant quelques coups de feu en direction de Jack et son groupe, qui s'aplatirent dans les dunes, impuissants.
Ť C'est beau le courage, nota miss Wang. Mais quand c'est allié ŕ la stupidité, ça perd de son charme. ť

Sur ces mots, l'odieux Biedermeier disparut-il vers le large avec ses otages.
Ť Horreur ! Nos compagnons sont captifs !
- On peut encore les rattraper, Jack, je vous rappelle que nous avons un dirigeable.
- Vous avez raison, miss Wang ! Hardi, mes amis, courons rejoindre les combats ! ť
Mais de combat, il n'y en avait plus gučre, les parachutistes ayant capturé les cinq gestapistes survivants, ainsi que la dizaine de techniciens de l'île, qui se prétendirent météorologues, malgré l'évidente incongruité du matériel que l'on découvrit dans leurs installations (des radars, des antennes de radio et de puissants amplificateurs ŕ lampes ŕ la pointe de la technique).
Devant l'urgence de la situation, toutefois, il fut décidé de ne pas poursuivre les investigations et, aprčs avoir détruit tout ce qui était exploitable sur l'île ŕ coups de canon, on y laissa ces malheureux Allemands, avec quelques vivres et médicaments pour soigner les blessés le temps que la Kriegsmarine vienne ŕ leur secours.
Donc, une heure seulement aprčs que les armes eusse cessé de parler, le Bertillon fit demi-tour en direction nord nord-est, ses quatre moteurs crachant quelques 1200 chevaux pour le propulser ŕ plus de 140 km/h ŕ la poursuite de l'embarcation nazie. Dans le poste de pilotage, le Capitaine du Bertillon, Auguste de Bramentombes, semblait sűr de son fait. Il s'agissait d'un quinquagénaire, tout en maigreur et en rectitude, au regard ardent et aux tempes grisonnantes ; il avait tout du Capitaine de marine, et sans doute s'était-il égaré dans les engins volants ŕ l'occasion de quelque malentendu.
Ť Vu la direction qu'ils ont prise, et compte-tenu de l'autonomie de ces canots, ces forbans ne peuvent aller qu'ŕ l'île du Cerf, située ŕ quelques trente-cinq milles d'ici. Nous les rattraperons sans peine, je doute que leur embarcation dépasse les douze nœuds.
- Excellent, Capitaine. Je reconnais bien lŕ le légendaire orgueil des officiers de la Royale.
- Mais vous en ętes un autre, Commissaire.
- Vous ętes bien aimable. Mais j'y songe, comment avez-vous fait pour nous secourus de si providentielle façon ? Est-ce par hasard que vous nous avez retrouvés ? Pardonnez cette inquisition, c'est la déformation professionnelle qui parle, mais...
- Vous ętes tout excusé, Commissaire, votre curiosité est bien naturelle. En fait, nous vous attendions comme convenu au large de l'île Glorieuse, qui pour votre information est ŕ bien cent cinquante milles au sud est d'ici, quand nous avons intercepté une communication de la Marine Nationale comme quoi un de nos avisos croisant dans les parages, le Bellérophon, avait repéré le Khalid Pacha, qui est bien connu dans ces eaux pour se livrer ŕ toutes sortes de trafics. Bien sűr, la mention de ce navire attira mon attention, puisque je savais que vous deviez l'emprunter pour revenir ; le fait qu'il soit en mer signifiait donc que vous étiez sans doute ŕ bord. Or, selon le Bellérophon, vous n'étiez pas du tout sur la bonne route !
- Et donc, vous avez décidé de tirer ceci au clair.
- J'ai surtout soupçonné le pire ! Car ce coquin d'Ali Saďd est un malhonnęte homme, y compris selon les critčres en vigueur dans ces eaux, aussi ai-je compris qu'au lieu de vous mener au lieu de notre rendez-vous, il comptait vous livrer ŕ la plus proche possession allemande, l'atoll de Farquhar !
- Quel vilain bougre.
- Il recevra la monnaie de sa pičce, soyez-en sűrs. En attendant, profitez de ces quelques instants pour vous reposer, je ne doute pas que vous soyez fatigués par votre aventure. ť

C'était bien le cas, toutefois, ni Jack, ni miss Wang n'étaient d'humeur ŕ se prélasser dans le confort tout relatif du foyer ; ils restčrent donc dans le demi-ovale de la passerelle, accompagnés de monsieur Mong qui ne quittait pas sa maîtresse, scrutant les vagues opalescentes de l'océan Indien en quęte d'un indice. S’il n'était pas le couteau le plus affuté du tiroir, Mong disposait au moins d'une belle paire d'yeux mongols, car c'est lui qui le premier vit sur tribord le V blanc d'un sillage d'écume tracé sur l'encre bleue de la mer.
Aussitôt, le Capitaine de Bramentombes ordonna de virer de bord, et le dirigeable plongea ŕ pleine vitesse pour couper la route de l'embarcation qui, de toute évidence, n'aurait pas le temps de rejoindre l'île du Cerf avant d'ętre ŕ portée des canons du Bertillon.
Ť Maudit sois-tu, misérable boche ! Messieurs (il parlait dans son cornet acoustique), ŕ vos postes de combat, chargez toutes les pičces ! Nous allons capturer ce misérable sans coup férir, ou expédier sa coque de noix au fond de l'océan ! Canonnier, préparez-vous pour un coup de semonce de 125 ŕ cent mčtres ŕ l'avant.
- Au fait, Capitaine, demanda Jack, vous avez des mitrailleuses anti-aéronefs, je crois ?
- En effet, Capitaine Whiskers. Trois tourelles de 12,7 le long de la nacelle, une en queue et une au sommet du dirigeable. Des mitrailleuses de chez vous, d'ailleurs, des Browning.
- Excellent choix, en effet. En revanche, vous n'avez pas de chasseurs.
- A l'origine, notre aéronef était équipé de deux Potez, mais nous les avons échangé contre le planeur qui vous a servi ŕ Madagascar.Pourquoi ces questions ?
- Ça aurait pu nous ętre utile. Pour les deux BF 109 qui nous arrivent dessus, lŕ, ŕ 11h. ť

Les Messerschmitt, en effet, déboulaient sur le dirigeable, en descendant et avec le soleil dans le dos, dans la grande tradition d'Oswald Boelcke. De Bramentombes ayant promptement transmis ses ordres, et les hommes étant déjŕ sur leurs gardes, ils furent fraîchement accueillis par une grčle de projectiles qui les dissuada de trop s'approcher, néanmoins ils eurent le temps de décocher quelques balles. Aucun ne toucha la structure, qui sans ça aurait résonné comme une cloche, mais la masse du dirigeable rendait difficilement détectable la perforation de l'enveloppe. Aussi le Capitaine du Bertillon, rendu légitimement circonspect, jugea-t-il prudent de virer ŕ 90° sur bâbord, manœuvre permettant de présenter le flanc aux agresseurs, et donc de maximiser le nombre de tourelles en position de tir. Incidemment, cela fit cesser l'attaque du canot, qui reprit de plus belle sa course folle.
Ť Ah, les misérables ! Ils protčgent leurs coreligionnaires en ignominie teutonne !
- Lorsque l'aigle les survole, les rats se serrent les coudes, Commissaire. Ah, j'enrage, nous ne pouvons approcher. Voyez, ils se mettent en formation et reprennent de l'altitude, comme pour nous défier d'aller plus avant. Ah, si seulement Lorna était lŕ...
- Lorna ? Que vient-elle faire lŕ-dedans ?
- Eh bien, je me disais qu'avec son habileté au canon anti-aérien, on en aurait au moins envoyé un par le fond. Mais pourquoi n'attaquent-ils pas ?
- Sans doute ont-ils leurs ordres, Capitaine. Songez que si la Luftwaffe abattait en mer libre un dirigeable de la République, ce serait la guerre immédiate !
- Vous avez raison, c'est sans doute la crainte qui retient ces barbares. En attendant, ils ont l'ascendant sur nous. Par contre, j'ignore tout ŕ fait d'oů viennent ces appareils.
- De l'île du Cerf, non ?
- Il n'y a pas de piste, c'est un îlot désolé habité par quelques sauvages. Du reste, Farquhar est la seule possession Allemande dans la région.
- Alors, d'oů viennent-ils ?
- De Madagascar, peut-ętre.
- Ou de plus prčs. Regardez ça, mes amis, et dites moi que je ne rčve pas. ť

Non, le Commissaire Terrassol ne ręvait pas. En effet, ŕ moins d'un demi-mille nautique du canot de Biedermeier, était soudain apparu un gigantesque navire de guerre aux formes fuselées comme celles d'un avion. L'avant en était démesurément long et plat, et bordé par un kiosque épais et hermétique, le tout luisant d'humidité.
Ť C'est quoi ce truc ?
- Un sous-marin, je pense, puisque ça sort de l'eau, mais le plus grand qu'on ai jamais vu.
- Non voyons, c'est un porte-avions. Regardez la piste, et les catapultes.
- Avez-vous vu ces tourelles ? Ce doivent ętre des canons de 300 mm, au moins ! C'est un vrai cuirassé., il y en a six !
- Ce qui m'inquičte, ce n'est pas tant leur diamčtre ni leur nombre, que le fait qu'ils sont tous en train de tourner vers nous. Capitaine, sans vouloir vous commander, si on prenait un peu de champ ?
- C'est en effet une bonne idée, Commissaire. Demi-tour, poussez les moteurs ŕ puissance maximale. Mais qu'est-ce que ces diables vert-de-gris sont donc allés inventer cette fois ci ? ť




1 ) Il prononçait "jongle". C'est comme ça.